1696 à 1752 | L'été '44 des Coenraets

1. Badge de l'Armée Secrète c Pascal Van Goethem.jpgAvant-propos

Les habitants de Rosières sont fiers de compter parmi eux une famille qui s’est illustrée durant la Seconde Guerre mondiale. En effet, les Coenraets ont, sous l’occupation allemande, rendu de grands services à l’Armée Secrète et à la Belgique.

« J'ai une énorme admiration pour l'esprit de résistance de mon père qui, déjà en 1914, passa à l’âge de 17 ans la frontière hollandaise pour s'engager comme volontaire. Je vénère également ma mère qui a toujours fait équipe avec mon père pour mener à Rosières la résistance aux côtés de la famille Pire, de Pierre van Haute et tant d'autres depuis le printemps 1944 », souligne Michel Coenraets, fils de Paul.

Après « Genval libérée ! septembre 1944 » (1), que j’ai édité en septembre 2016 sur Rétro Rixensart, je publie ici une trentaine de notices illustrées, consacrées à la famille Coenraets qui, durant l’été 1944, a fait preuve d’exemplarité et de courage pour aider le Quartier Général de l’Armée secrète à s'installer à et fonctionner depuis Rosières.

Afin de contextualiser ce reportage, je retrace les événements du débarquement sur les plages de Normandie en juin 1944 à la libération de nos communes en septembre 1944. L’accent est mis sur les acteurs de cet épisode de la Seconde Guerre mondiale : l’Armée Secrète au QG de Rosières, l’avancée de la 2ème Division blindée US, la retraite de la Schwere SS-Panzer-Abteilung 102, la libération du Brabant wallon.

Mes remerciements vont à la famille Coenraets et à toutes les sources citées qui, « à l’écoute des témoins, deviennent témoin à leur tour » (Elie Wiesel). Et en particulier à Roger Ghyssens du Cercle d’Histoire de Rixensart qui, en 1994, publia une série d’articles à l’occasion du « 50ème Anniversaire de la Libération », mais également à Pierre van Haute-Pire, ambassadeur honoraire qui, dans son essai « Armée Secrète 1940-1945 », met en exergue le courage de la Résistance en Belgique. Enfin et surtout, j'adresse mes remerciements à Pascal Van Goethem, cameraman, chef opérateur, chef technique multicaméra, stéréographe et … habitant de Rosières. Il est l’arrière-petit-fils du général Jules Pire, commandant de l’Armée Secrète (2). Sur base des archives familiales et du Musée Royal de l’Armée, de photos et témoignages, il a réalisé un documentaire vidéo remarquable sur l’Armée Secrète, entre 1940 et 1945. Les trois épisodes de « L’Armée Secrète et l’or du silence » peuvent être visionnés sur secretarmy.net (3)(4)(5).

« L'ÉTÉ '44 DES COENRAETS » est dédié à tous ceux qui, dans notre commune de Rixensart, ont courageusement donné leur vie ou leur sang pour la liberté.

20130822 Eric dSdR © Isaline de Vuyst-001 copie.jpgEric de SÉJOURNET (6)

 

 

 

 

 


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(1) de SEJOURNET Eric, Genval libérée ! septembre 1944, in Rétro Rixensart, septembre 2016
(2) photo badge Armée Secrète, collection Pascal Van Goethem
(3) VAN GOETHEM Pascal, L'Armée Secrète et l'or du silence : le contexte de l'occupation, novembre 2016 | Episode 1 (55 min) : Après une brève introduction, cet épisode aborde l’univers militaire et familial du général Pire ainsi que la débâcle de 1940, autrement dit la défense de la Belgique avec ses alliés. Il est question aussi du parcours de la famille du général et d’autres jeunes tandis que les militaires sont au front. Chacun trouve sa voie dans une société qui explose au propre comme au figuré.
(4) VAN GOETHEM Pascal, L'Armée Secrète et l'or du silence : la guerre secrète, décembre 2016 | Episode 2 (48 min) : Les débuts difficiles de l’Armée Secrète sous l’occupation. Propagande, famine, collaboration, journaux clandestins, intrigue politique et plus encore…
(5) VAN GOETHEM Pascal, L'Armée Secrète et l'or du silence : double jeu, janvier 2017 | Episode 3 (51 min) : Après de lourdes arrestations (épisode 2), l’armée secrète semble affiner sa voie dans la clandestinité, le baratin  et surtout le double jeu. Néanmoins, ce dernier coûte souvent cher. Le général Jules Pire installe son QG à Rosières et renforce l’Armée de Belgique en vue d’aider les forces alliées à la reconquête.
(6) de SÉJOURNET Eric | officier du Corps de la Logistique (1974-1987), chef du Service de Presse des Forces armées belges (1987-1993), concepteur de Mediascore © (outil d’évaluation des retombées médiatiques), conseiller de presse de la Défense (1993-2007) et du Chef de la Défense (2003-2007), conseiller communal à Rixensart (2012-2016), conseiller de la Zone de Police Lasne, La Hulpe et Rixensart (2012-2016), coprésident de Proximité (depuis 2017). Depuis 2008, éditeur de sites Internet participatifs mettant en valeur la vie associative (Visages de Rixensart), l'histoire locale (Rétro Rixensart) et le patrimoine naturel, architectural et paysager rixensartois (Objectif Rixensart, primé en novembre 2009 par la Région Wallonne et la Fondation Roi Baudouin).



Sommaire 


I | Présentation de la famille Coenraets

II | L'Armée Secrète se prépare

III | Le QG de l'Armée Secrète s'installe à Rosières

IV | Quand sonne la délivrance

V | Sabotages dans le Brabant wallon

VI | De l'efficacité de l'Armée Secrète

VII | La guerre du renseignement militaire bat son plein

VIII | Les Belges recouvrent leur liberté

X | Genval libérée !

XI | L'après Libération

XII | La reconnaissance de l'Armée Secrète

 

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I. Présentation de la famille Coenraets

2. Paul Coenraets aviculteur © Michel Coenraets 2.jpg

PAUL COENRAETS

Paul Coenraets, fils de Ferdinand Coenraets et d’Hélène Moerman, naquit le 27 juillet 1896.

Depuis l’enfance, il peignit et joua du violoncelle. En 1913 et 1914, il fit partie de la Garde Civique à Cheval, dont la mission était de veiller au maintien de l'ordre, à l'observation des lois, ainsi qu’à la conservation de l'indépendance et à l'intégrité du territoire.

Puis, arriva la guerre. Il partit pour la Hollande, pays neutre à l’époque. Il s’engagea comme « volontaire de guerre » et fut affecté au 4ème Chasseurs à Cheval. Sur le Front de l’Yser, il commanda une batterie dans l'Artillerie de campagne. Ayant survécu aux gaz et à la guerre, il fut très pressé d'obtenir un diplôme universitaire : 'licencié en sciences financières'. Il travailla pendant un an dans une banque sise sur la Grand-Place de Bruxelles, puis annonça à sa jeune épouse Marthe de Coninck vouloir se lancer dans l’élevage de poules à la campagne.

Paul épousa à Saint-Josse-ten-Noode (Bruxelles) le 16 décembre 1921, Marthe de Coninck, fille de Louis de Coninck, née à Saint-Josse-ten-Noode (Bruxelles) le 8 juillet 1899.

Paul Coenraets aviculteur © Michel Coenraets 4.jpg

Paul Coenraets et Marthe de Coninck s’installèrent à Rosières et, sur un champ de pommes de terre de 5 ha, construisirent un élevage de qualité de poules de races, le « Pavillon de Rosières » : 2.000 poules, poulettes, poussins, oeufs à couver, vendus avec certificat et garantie de fécondité. A cette époque, Paul Coenraets fut donc « aviculteur ».

rosieres,armée secrète
1925 | Couverture du catalogue, édité en 1925 (12 pages) 
Élevage avicole du Pavillon de Rosières 
Propriétaire : P. Coenraets, membre de la Scientific Poultry Breeders Association

1700. Le pavillon de Rosières 1925 © Michel Coenraets 5.jpg

1925 | Poussinière pour 2000 poussins équipée d'éleveuses au charbon.

Dans son catalogue, le Pavillon de Rosières fait sa publicité : "Les coquelets améliorateurs que nous vous offrons étant uniquement issus de nos meilleurs reproducteurs sont tout désignés pour élever la moyenne de ponte des troupeaux médiocres. Nous livrons également des coquelets de nos bons parquets, et tout aussi bien choisis que les précédents". Et à la rubrique 'Poussins d'un jour', on peut lire : "Nous les expédions par express avec garantie d'arrivée en vie. Tout poussin mort en route est remplacé ou remboursé. Nous attirons l'attentions de nos clients qu'il y a à nous commander des poussins plutôt que des oeufs".

Un client, P. Hemeleers, avocat à la Cour d'Appel, habitant 16 rue Souveraine à Bruxelles écrivit le 16 novembre 1924 à Paul Coenraets : "Cher Monsieur, ... Les poulettes pondent admirablement, 3 oeufs en moyenne par jour pour les quatre. Je regrette que vous n'ayez pu me livrer le nombre de poulettes que je vous commandais. Si tous les élevages à grande réclame, qui vendent trois fois plus de bêtes et d'oeufs qu'ils n'en produisent, faisaient comme vous, il y aurait moins de déconvenues en aviculture".

rosières,armée secrète,rue de tombeek

Pour l’arrivée de leur quatrième enfant, ils firent agrandir leur maison, rue de Tombeek à Rosières (en face de l’actuelle entrée du Beauséant).

1702. Paul Coenraets viticulteur © Michel Coenraets 1.jpg

Paul Coenraets se diversifia et se lança dans la construction d'une première « serre à vigne », avec chauffage pour avancer le temps des récoltes. Et puis une seconde, et puis une troisième. 

1703. Serres rue de Tombeek à Rosières © Pascal Van Goethem 1.jpg

Michel Coenraets raconte : « Je me souviens qu’après l’école, j’aidais mon Papa à fermer les 16 fenêtres de chacune des 24 serres (numérotées de 1 à 20 pour les serres à vignes, avec souvent des légumes aux pieds et en plus 4 grandes serres à tomates et à melons) ». Paul Coenraets devint 'viticulteur'.

1704. Paul Coenraets aviculteur © Michel Coenraets 3.jpg

« Nous avions toujours des poules, chèvres, vaches pour le ménage mais bientôt aussi une grande troupe de moutons de race », poursuit Michel Coenraets.

La rue de Tombeek dessine un virage en s marquant la sortie du village de Rosières vers Tombeek.

1705. Serres rue de Tombeek à Rosières © Pascal Van Goethem 2.jpg

« Durant la pénurie de la première année de la Seconde Guerre mondiale, le grand verger fut transformé en potager et en champ de blé, ce qui permit de nourrir toute la grande famille, mais également des dizaines de gens du village.

Durant toute la durée de la guerre, nous avions des chasseurs, des militaires allemands, qui se baladèrent chez nous et dans les bois voisins. Ils terminaient régulièrement leur périple par un tour à la maison, demandant à se réchauffer ou à acquérir des raisins. Leurs voitures se garaient sur le chemin d'accès à la maison. Ce sont ces voitures allemandes, garées devant notre porte, qui nous ont permis d'être à l'aise pour recevoir l'Armée Secrète au printemps 1944 ! » (Michel Coenraets)

rosieres,armée secrète rosieres,armée secrète
Collines à Rosières pinxit Paul Coenraets

Après la guerre, Paul Coenraets se remit à peindre. Il vendit toute l'exploitation, il réalisa un de ses rêves, construire une belle grande maison sur le haut de la propriété. Après plusieurs expositions et de beaux succès, il devint 'artiste-peintre'.

Paul Coenraets décéda à Rixensart le 30 juin 1964, et son épouse Marthe de Coninck décéda à Pepinster en 1984.

 

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LES ENFANTS COENRAETS

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1942 | Les parents Coenraets, entourés de leurs 7 enfants,
tous futurs ‘enfants résistants’ pour l’Armée Secrète.

Michel Coenraets présente la famille, de gauche à droite : Liliane (habitant encore sur une parcelle des terres familiales de la rue de Tombeek, épouse de Robert van Oost, †), Jacqueline (†), Paul (le père), Anne-Marie, dite Annette (habitant toujours Rosières, épouse du lieutenant-colonel aviateur Yves Bodart, † 1962 en Corse)(1), Monique (habitant Sprimont, épouse Simon †), Guy (†), Marthe (la mère), Michel (né à le 26 septembre 1932 à Rosières, 1 Route de Tombeek, époux de Suzanne Duquesne, ils eurent cinq filles)(2), Jean-Pierre (Wezembeek).

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(1) Yves Bodart, lieutenant-colonel aviateur, Flight Commander de la 4e Escadrille à Beauvechain (1955-1957), alors équipée de Meteor. Juste après sa nomination comme commandant du Groupement de vol des nouveaux F104, il disparut le 26 juillet 1962 en Corse alors qu'il était en service aérien pour effectuer une campagne de tir au large de l'île Rousse. Il avait 38 ans.
(2) Michel Coenraets a marqué la vie politique rixensartoise, - il y participe depuis 1964, et la vie entrepreneuriale du Brabant wallon et de Wallonie.

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II. L’Armée Secrète se prépare


rosières,armée secrèteL’Armée Secrète est la seule formation strictement militaire de la Résistance. Elle est, en effet, dirigée par des officiers de carrière et de réserve. A l’automne 1943, l’A.S. possède cinq groupements en Brabant wallon. Ces 'refuges' portent des noms de fauves. Le refuge Panthère, par exemple, est organisé au coeur du triangle Nivelles-Genappes-Villers-la-Ville (…). Le Lynx dispose dans la région wavrienne de quatre compagnies totalisant près de 1500 hommes (…). Toutes ces équipes sont, en fait, spécialisées dans les parachutages. Les missions sont cependant périlleuses. Les rafles et autres arrestations sont nombreuses. Le sang de résistants coule à Genval, à Waterloo, à Ittre, à Nivelles. Mais les actions ne cessent de se succéder (1).

Missions assignées à l’A.S. par le commandement allié :


- Au jour J moins 10 disloquer le trafic ferroviaire et routier. Cette tâche est essentielle, car la Belgique est la plaque tournante des voies de communications entre l'Allemagne et la France.
- Harceler clandestinement les troupes allemandes.
- Engager la lutte ouverte, étant entendu que les combats ne doivent être engagés que si les circonstances tactiques laissent aux unités engagées de larges possibilités de survie.
- Assister les troupes alliées dans leur progression
Empêcher les destructions destinées à couvrir la retraite des Allemands.

rosières,armée secrèteLe 27 février 1944, Londres confie au général Jules Pire le commandement de l’Armée Secrète. A près de 66 ans, il a pour mission de coordonner l’action de tous les mouvements de résistance armée.


Le Dr. P. Loodts (2) écrit : « Sa modestie est sans doute à l'origine du fait que bien peu de Belges connaissent encore son nom. Il fut cependant un homme remarquable »,. Il combattit quatre années sur le Front de l’Yser et conduisit le 23ème Régiment de Ligne pendant l'offensive finale de septembre 1918. Pensionné à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, « il reprend volontairement du service pour assurer le commandement de la 10ème Division d'infanterie. Durant la campagne des 18 jours, sa division se révèlera une des meilleurs de notre armée ! En 1941, il rejoignit la Résistance ».

A Rosières, tout comme d’autres familles patriotes, la famille Coenraets écouta la radio de Londres (3). Michel Coenraets, qui avait 11 ans à l’époque, raconte: « Comme c’était strictement interdit d’écouter « Ici Londres », dès qu’une voiture entrait, - c'était le plus souvent des officiers de la Feldgendarmerie (4) qui venaient chasser, nos parents criaient « Attention, la radio ! ». Et, on essayait en vitesse de changer le réglage vers un poste accepté par les Nazis. Parfois, on retombait à nouveau sur une autre longue d’ondes de la BBC, et puis une autre … la panique !.

'Ici Londres' nous proposait, jour après jour, de préparer l'arrivée de nos futurs libérateurs en repérant les petits chemins, les caches, les bâtiments abandonnés, pour les guider avec le minimum de danger; de même pour aider les aviateurs abattus à retourner vers leurs bases, éventuellement de les fournir en provisions alimentaires. Nous sentions chez nos parents ce besoin de répondre à cet appel.

1712. L'été 44 des Coenraets de Rosières (L'Armée Secrète et l'or du silance) c Pascal Van Goethem4 (1).jpg

Michel Coenraets raconte : « Mes parents étaient amis du colonel d’artillerie Hippolyte Joostens qui, avec son épouse Sidonie, étaient installés en face de chez nous, sur les hauteurs de la colline, dans une vaste propriété comprenant château, ferme, garages et surtout de nombreuses écuries abritant leurs magnifiques chevaux de concours hippique. Lorsqu'une des juments a donné le jour à un beau petit étalon, le soir de Pâques 1931, mais avec la cheville cassée, c'était le drame … mais Papa a proposé à Hippolyte d'essayer de le récupérer, de le soigner … et quelques semaines plus tard, ‘Soir de Pâques’ marchait. Après quelques années, il fut acquis par le Major Poswick qui en fit un champion, qui gagna le Concours Hippique de Berlin. Cette anecdote pour donner l'image de la confiance entre les Joostens et mes parents. Veuve, Sidonie avait repris l'élevage et le gérait d'une main de fer ! Elle gardait aussi tous les contacts avec les hauts cadres de l'Armée et … les fondateurs ou responsables de l'Armée Secrète ».

rosières,armée secrète« Et lorsqu’il fallut organiser et structurer l'A.S. et installer son Grand Quartier Général, c'est tout normalement que Papa accepta de participer au dispositif. Notre maison natale, la seule de la rue de Tombeek fut désignée comme point de ralliement et centre de liaison entre l'Etat-Major réparti dans les propriétés Joostens d'une part, et de l'autre côté, les Etats-Majors des cinq zones couvrant la Belgique ainsi que les liaisons avec les spécialistes radio pour les communications avec Londres », précise Michel Coenraets.


  

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(1) VANDER CRUYSEN Yves, Un siècle d’histoire en Brabant wallon
(2) LOODTS P., Le général Pire, commandant de l’Armée secrète
(3) Radio Belgique était une radio clandestine belge qui émettait depuis Londres durant la Seconde Guerre mondiale. Radio Belgique était placée sous l’égide du Gouvernement belge en exil et était rattachée aux services européens de la BBC (source photo Wikipedia/RTBF)
(4) Cette police militaire allemande fut notamment chargée des missions d'occupation des territoires sous contrôle de la Wehrmacht. Elle poursuivit et exécuta des résistants et des soldats ennemis isolés, contrôla la chasse, la pêche, …


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III. Le QG de l'Armée Secrète s'installe à Rosières

 
rosières,armée secrète1er juin 1944 : « Message pour la petite Berthe : La frondaison des arbres vous cache le vieux Moulin ». Ce message de la BBC donne à l'Armée Secrète (1) l’ordre de mettre en place ses postes de commandement endéans les 48 heures ».

« Le 3 juin, le Q.G. du général Jules Pire est installé à Champles-Rosières, au lieu-dit Pré Maillard » (2).

Chez les Coenraets, rue de Tombeek, le pavillon ‘Chez Coen’ (aussi appelée ‘Maquis House’) sert de boîte aux lettres à l’Armée Secrète. "Les jeunes gens des familles Coenraets et Pire assuraient une liaison discrète et permanente avec le Quartier Général" (3).  

1716. Le Pavillon Maquis House rue de Tombeek © Michel Coenraets.jpg

‘La Maquis House’

1715. La Renaudière à Rosières II Collection Cercle d'Histoire de Rixensart.jpg

La Renaudière

« Il manquait encore une maison dans les bois pour installer le service du chiffre, chargé du codage et décodage des messages. Maman téléphona à Madame Renaud à Bruxelles, pour lui demander si sa villa de campagne, aussi sur la colline d'en face, ne serait pas libre pour la saison d’été. Elle invoquait que sa cousine Hélène Leclerc avait fort peur des bombardements en ville et souhaitait protéger sa famille en s'installant à la campagne. Et la famille Leclerc avec filles et beau-fils Terry s'installa à La Renaudière (4)(5)(6)», précise Michel Coenraets. 

1717. 19440606 Dispositif de l'AS à Rosières c Pascal Van Goethem.jpg

Panneau d’information réalisé par Pascal Van Goethem

(source : L’Armée Secrète et l’or du silence)

Autour de cet ensemble, tout un dispositif a également été prévu pour établir les liaisons avec les commandants des 5 zones du pays.


- major Leurquin : Zone I, Hainaut et Entre Sambre et Meuse
- major de réserve Gaston Mesmaekers : Zone II, Anvers et Limbourg
- major Auguste Haus : Zone III, les deux Flandres
- colonel BEM Liebrechts arrêté le 17 août 1944, puis le colonel Cuvelier : Zone IV, le centre du pays
- major Albert Bastin : Zone V, tout l'est de la Meuse
- la ‘Réserve Mobile’, à la disposition du commandant de l'AS, est dirigée par le colonel L. Deleuze ;
- l'escadron "Brumagne" préposé à la protection de l'état-major général.

Toutes ces unités ont chacune leur histoire, leurs lots d'arrestations, leurs exploits, et seront des exécutants disciplinés du commandement.

1718. L'été 44 des Coenraets de Rosières (L'Armée Secrète et l'or du silance) c Pascal Van Goethem22 (1).jpg

Depuis Rosières, le général Pire et son état-major travaillent donc discrètement à la libération du pays … grâce à la complicité de la famille Coenraets dont les enfants ne cesseront de transmettre les messages.

« Dans cet état-major l’on retrouve, outre le général Pire, Jean del Marmol (dit ‘l’Ami Jean’), Pierre Stasse, le colonel De Ridder (dit Chevalier), le Chanoine Dessain (aumônier de l’A.S.), Bob (chargé du sabotage) et son fils Bobby, les chifferettes Claire, Betty, Jacqueline et Monsieur et Madame Leclercq et leur fille May Thery et son mari », confie Jean-Pierre Coenraets.

1719. L'été 44 des Coenraets de Rosières (L'Armée Secrète et l'or du silance) c Pascal Van Goethem19 (1).jpg

La Résistance, appliquant les plans conçus au préalable, intensifie ses actions et met à mal les moyens de communication et les possibilités de déplacement de l’ennemi.

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(1) VAN HAUTE-PIRE Pierre (Ambassadeur honoraire), Armée Secrète 1940 - 1944 (Le Cheval de Troie),  p. 14, février 2008
(2) GHYSSENS Roger (Cercle d’Histoire de Rixensart), 50ème anniversaire de la Libération, in Rixensart Info de juin 1994, p. 18
(3) GHYSSENS Roger, 50ème Anniversaire de la Libération, Cercle d’Histoire de Rixensart, 1994
(4) sans 'l' suivant le Cercle d'Histoire de Rixensart (voir la légende de la photo)
(5) Les plans de la villa La Renaudière furent dessinés en 1925 par l’architecte Henry Lacoste pour le Dr Renaud à Rosières-Saint-André. Henry Lacoste (1885-1968) signa quelques-unes des réalisations les plus originales de l’Art Déco belge (RÉTRO RIXENSART, Villa La Renaudière à Rosières, édition Eric de Séjournet, 2010-2016)
(6) La Renaudière fut rachetée après la guerre par Joseph Moreau de Melen qui y construisit ensuite le Domaine de Beauséant

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IV. Quand sonne l'heure de la délivrance

rosières,armée secrète

« Chez nous, les visiteurs se faisaient de plus en plus nombreux, échangeaient avec Papa qui ensuite traversait la vallée de la Lasne pour y déposer message ou autre colis précieux. Le trafic s'accéléra et mes grands frères et soeurs vinrent en appui puis prirent le relais ».

Aussi, Michel Coenraets raconte-t-il l’histoire du champêtre Deskeuvre :

« Durant la guerre, les gardes-champêtres étaient comme tous policiers, soumis aux instructions de l’autorité occupante. A la base, ils n’aimaient pas les ennuis, donc pas trop les résistants non plus ».

« A Rosières, le garde-champêtre venait souvent chez nous contrôler les surfaces de culture (2 ares d’orge pour le café (1), 10 m2 de tabac, …), voir si ‘la’ truie avait mis bas … pour, comme requis, en tenir compte dans la distribution de timbres de ravitaillement.

Mais début juin 1944, Deskeuvre se posait des questions sur le nombre de personnes, de véhicules allemands et autres, venant ‘Chez Coen’. Pour calmer son inquiétude et éviter qu’il ne parle ‘ailleurs’ Paul Coenraets, mon père, l’a informé que nous faisions de la ‘Résistance’ et que nous serions bientôt libérés des Allemands.

Il restait perplexe … Pour le convaincre mon père lui dit : « Ecoutez la Radio de Londres, dans les 3 au 4 jours, le soir, vous entendrez un message spécial pour vous » (2).

Deskeuvre ne pouvait pas le croire, mais il écouta chaque soir. Et le jeudi soir, il n’en crût pas ses oreilles : Ici Londres, voici quelques messages personnels ‘Le garde-champêtre est courageux’, nous répétons ‘Le garde-champêtre est courageux’. Papa avait trouvé un appui de plus dans la région ».

C'est, en règle générale, par la BBC que nos concitoyens apprennent le débarquement du 6 juin 1944 : « Les sanglots longs des violons blessent mon coeur d’une langueur monotone ». L'annonce du débarquement provoque en Belgique une joie unanime - à quelques exceptions près bien sûr - et tous nos compatriotes sont tendus vers les nouvelles venant de Normandie (1).

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Chez les Coenraets, route de Tombeek, « une voiture arrive … bourrée de salopettes en toile de lin, toutes destinées aux Résistants. La voiture est aussi vite vidée et disparaît avant que n'apparaisse celle du Feldgendarme-Chasseur », raconte Michel Coenraets. « Nous terminons le dîner à 15 ou 18 à table. La radio annonce les 'Messages personnels' et puis un, deux, ...

« Le Roi Salomon a chaussé ses gros sabots ». Voilà qu'éclate autour de notre table un grand « Bravo, ils arrivent... ils vont débarquer ! ».

rosières,1940-1945,résistance,armée secrète,l'été '44 des coenraetsChez nous, le 6 juin 1944 est ressenti comme le « Commencement de la fin ». Un extrait de journal personnel nous dit à cette date ... « 6.6.44 - Grand événement : on apprend que les alliés ont débarqué en Normandie - Il y a deux jours c'était la prise de Rome - Ces événements produisent partout une profonde impression, les prix des denrées baissent ». Il importe peut-être de noter que nous n'avons trouvé, jusqu'à présent, aucune autre mention de cette baisse des prix » (4).

C'est, en règle générale, par la BBC que nos concitoyens apprennent le débarquement ou par le « téléphone villageois » qui, de bouches à oreilles, de rues en rues, permet aux nouvelles de franchir en un temps record des distances étonnantes. Des étudiants qui, chaque jour de cours, joignent Genval à Nivelles à vélo, pour rejoindre l'École Normale de la cité aclote passent régulièrement devant le « Monico », petit .... bistrot dont les dames accueillantes ne font généralement surface que lorsque la matinée est déjà bien entamée. Mais « … ce matin là, deux d'entre elles sont devant la porte et nous font des signes de la main. Nous nous arrêtons illico et, répondant à leurs appels, nous approchons. Ce sont ces deux filles, très jolies d'ailleurs, qui nous apprennent que le débarquement allié vient d'avoir lieu. Elles nous invitent à entrer pour écouter la radio où les communiqués se succèdent et nous restons là, un long moment à écouter et à parler avec ces dames … »

Tous les Rixensartois n'apprennent pas la nouvelle de cette manière mais elle est pour tous aussi agréable sauf pour certains qui se rendent compte ce jour-là qu'ils ont vraiment misé sur le mauvais cheval.

... dans les camps de prisonniers de guerre, dans les camps de concentration, chez les prisonniers politiques, l'information passe et parfois très vite. « Nous avons appris le débarquement le jour même grâce à notre radio clandestine volée à nos gardes. Dans les jours qui ont suivi, notre interprète allemand, antinazi convaincu, nous apporta un copieux complément d’informations. » (souvenirs de stalags).

En Belgique, l'annonce du débarquement provoque une joie unanime - à quelques exceptions près bien sûr - et tous nos compatriotes sont tendus vers les nouvelles venant de Normandie.

L'humour ne perd pas ses droits en ces heures difficiles et la population belge note que, simultanément, les troupes allemandes se rajeunissent avec des soldats excessivement jeunes et se vieillissent avec des conscrits aux cheveux blancs. Elle voit une raison à la diminution des effectifs par les permissions qui doivent être accordées aux premiers « pour faire leur communion solennelle » et aux seconds « pour être présents à leurs noces d’or ».

Mais au-delà de l'ironie, les prémices de la libération se traduisent aussi par une lourde facture de villes détruites, de centaines de tués et milliers de blessés, par des restrictions alimentaires et par des nuits partagées entre la chambre et l'abri au fond du jardin.

C'était aussi le stress de tous les jours, hurlements des sirènes, bombardements qui n'épargnent pas les civils proches des cibles, Allemands vindicatifs sentant venir la défaite et multipliant les rafles, les exécutions, les emprisonnements arbitraires, les déportations, l'envoi de jeunes gens en Allemagne. Les greniers sont pleins de ces jeunes réfractaires qui s'y cachent, faute d'avoir pu rejoindre les maquis.

Ces derniers mois d'occupation, c'est aussi la présence accrue des « Noirs » de tous acabits qui assistent la Gestapo, suppléent au manque d'effectifs allemands mais, aussi, assassinent sans vergogne ceux qui s'opposent à leurs menées (4).

Dès l'annonce du débarquement, chez les Coenraets, la journée du 6 juin fut des plus rudes. À ce sujet, Michel Coenraets relate les activités que lui-même et ses frères et sœurs ont vécues en ce 6 juin 1944 : « Il faisait un temps à ne pas mettre un chat dehors. Bien entendu, les messages furent nombreux ce jour et mes frères et sœurs ont dû à plusieurs reprises sortir (remplir une mission). Cette journée fut d'ailleurs le point de départ d'une intense activité du QG de l'Armée Secrète. La mobilisation avait été ordonnée quelques jours auparavant. Le général Pire avait à préparer la libération de la Belgique ».

1723 L'été 44 des Coenraets de Rosières (L'Armée Secrète et l'or du silance) c Pascal Van Goethem8 (1).jpg

La Maquis House

Michel Coenraets poursuit : « Nos agents de liaison arrivaient à tout heure, maman mettait une place en plus à table, parfois deux puis trois ... et le soir, attention le couvre-feu, plus question de circuler, on leur offrait à loger dans notre petite maison dans le haut de la propriété (la Maquis House) où, par sécurité, logeaient déjà mes grands frère et soeur. Après quelques semaines, la fille du général Pire arriva chez nous à la recherche de son père. La charmante Josette fut bientôt rejointe par son frère Jean, tous accueillis chaleureusement et mis à loger dans notre ‘petite’ maison ».

Josette Pire, épouse de Pierre van Haute et fille du général Pire, fait le récit (5) : « Au moment du débarquement allié en Normandie. J'étais alors seule chez une tante. Mon Père commandait l'Armée Secrète Belge et avait pris le maquis. Comment je parvins à retrouver ses traces serait bien trop long à dire ici, mais je me rappellerai toujours qu'un matin, je pris mon vélo et décidai d'aller le retrouver; je connaissais le nom du patelin qui l'hébergeait, mais il était évident que la moindre question aurait suscité la curiosité intempestive du village et aurait été de plus très dangereuse. Tout ce qu'on m'avait dit était ceci : « Vous trouverez bien ... une famille de sept enfants dans une propriété avec des serres à raisins, elle vous renseignera.... ». Je dois vous avouer que c'était un peu vague, mais pendant la guerre on ne regardait pas de si près et le fait est que je trouvai assez facilement. Le bruit et les cris qui sortaient de la maison m'y aidèrent quelque-peu.

Je fus accueillie comme une sœur aînée et adoptée d'emblée. Je retrouvai là mon jeune frère qui avait également pris le maquis.

La maison des Coenraets n'était pas trop vaste, et ce fut pour moi un problème constant de savoir comment toute la famille y trouvait place la nuit. Et il y avait quatre filles et trois garçons de 6 à 21 ans. Le jour nous étions tous dehors. Je dis tous, car à ces enfants venaient s'ajouter une foule de convives impromptus et plutôt compromettants. Ces invités, dont j'étais, ainsi que mon frère, avaient élu domicile dans une minuscule cabane au fond du parc. Il n'y avait qu'une pièce pavée au rez-de-chaussée, une petite échelle et un grenier avec quelques paillasses.

En ma qualité de fille, j'avais reçu en partage la pièce du rez-de-chaussée qu'on avait munie d'un lit pour la circonstance ! Ce lit de fer, dont les ressorts entreprenaient le soir une danse syncopée! Au premier logeaient les garçons. Ils m'envoyaient toutes leurs poussières par les fentes du plancher. Il y avait quelquefois 6, 7 garçons qui arrivaient tard le soir et repartaient tôt le matin. Des travaux et des missions dont ils étaient responsables, on en parlait dans les coins, car cette maison servait de couverture à une activité qui se poursuivait jour et nuit ».

1720 L'été '44 des Coenraets c Pascal Van Goethem 20.jpg

Quatre des sept enfants de Paul et Marthe Coenraets posent avec les chèvres devant la maison familiale,
‘Chez Coen’ rue de Tombeek à Rosières. Au centre, Michel en culotte courte.

 

Josette Pire (5) : « Pour ceux qui n'ont pas connu les restrictions alimentaires, il est malaisé de se figurer les problèmes que posait à cette époque le ravitaillement d'un nombre toujours croissant de convives jeunes et affamés. Peu d'entre nous oublieront les séances de traite de la chèvre récalcitrante et comment Jean-Pierre s'y prenait pour remplir à demi son pot à lait. Comment, un à un les moutons furent abattus, le dernier en date nous avait été offert par un voisin complaisant. Il fallait le ramener sur un parcours de 15 kilomètres. Ce fut Jacqueline qui se chargea de la besogne, et je la vois encore soufflant et tempêtant contre l'animal qui ne voulait pas avancer. Annette elle, avait une main de fée pour tout ce qui concernait la couture. Liliane, une âme d'artiste. Monique, la plus jeune, était curieuse en diable. Il y eut des leçons de flamand et de maths qu'un aîné donnait à Michel, et les longues discussions durant lesquels Guy prenait la parole et ne la lâchait plus.

L'après-midi seulement nous apportait un peu de répit, et nous allions prendre un bain dans la piscine privée d'une villa voisine. Le temps à cette époque était radieux et nous suivions un petit chemin dans les bois, tous à la queue leu leu, aussi inoffensifs en apparence qu'un pensionnat en promenade. Dieu sait pourtant de quels secrets nous étions tous dépositaires! Ce sont ces soucis qui empêchaient souvent les parents de dormir, mais jamais ils ne se plaignirent que c'était trop, que nous les compromettions, qu'il valait mieux aller ailleurs.

Le soir, bien tard, la vaisselle rangée, quand nous n'attendions plus personne, nous chantions sur le seuil de la porte, tous, petits et grands, avant de nous séparer pour la nuit ».

 

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(1) tisane d’orge grillée, à base de grains d’orge pillés et torréfiés. Héritage des deux guerres mondiales, cette boisson ne contient aucune caféine, ni théine et se rapproche du goût du véritable café.
(2) En effet, entre le 1er et le 5 juin 1944, le QG de l’Armée Secrète installé à Rosières envoie à Londres le message portant le n° 78 (3) : « Prière de faire passer BBC les 10 et 11 juin : ‘Le garde champêtre est courageux’ ».
(3) ARMÉE SECRÈTE BELGE COMMANDEMENT, Relevé des messages envoyés ‘Bruxelles-Londres’ et ‘Londres-Bruxelles’ entre mai et septembre 1944, p 2 sur 41 pages dactylographiées.
(4) VANDER CRUYCEN Yves, in Vers l’Avenir, 6 juin 1994
(5) PIRE Josette, Grand Quartier Général de l’Armée Secrète, Été 1944, La famille Coenraets, Bruxelles 1949


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V. Sabotages dans le Brabant wallon

1722 Carte détaillée localisation du QG de l'Armée Secrète (1).jpg 

Localisation du QG de l'Etat-major de l'Armée Secrète (légende)

1. Maquis House (propriété Coenraets)
2. La Renaudière (actuellement Ker Minou)
3. Ferme du Pré Maillard
4. Château Joostens
5. Groupe G (Maison Gregoire)


Si, dans le Brabant wallon retentit des explosions de sabotages de voies, de matériel roulant, de dépôts, de lignes téléphoniques, en Normandie c'est le fracas de la bataille qui résonne. Les habitants du Calvados, de la Manche et de l'Orne n'ont pas été invités à évacuer et les populations civiles payent un lourd tribut à la libération. Dans ces trois départements français, bombardements et combats coûtent la vie à plus de 12.000 civils (1).

Josette Pire, épouse de Pierre Van Haute et fille du général Pire, poursuit son récit (2) : « Chaque Zone était reliée au P.C. par des relais qu'assuraient des hommes et des femmes, des jeunes gens et des jeunes filles à vélo. Pour ne pas conduire directement les derniers relais au P.C., on avait recours à un intermédiaire qui était les Coenraets. Les têtes de lignes - (derniers relais) - attendaient chez les Coenraets qu'un membre de l'E.M. vienne les y rejoindre et - s'entende avec eux. Lorsqu'il n'y avait qu'un message à remettre, bien souvent un des enfants s'en chargeait et le portait directement en lieu sûr.

Faut-il attirer l'attention sur le danger que représentait le seul fait d'être trouvé porteur d'un petit papier chiffré ? Faut-il dire combien il fallait de courage au père de ces enfants pour non seulement accepter de travailler lui-même, mais aussi d'engager ses enfants dans l'affaire ?»

L'été '44 des Coenraets c Pascal Van Goethem 14 (1).jpg

« Des motos immatriculées circulaient dans les parages sans arrêt; ce n'étaient que conciliabules et entretiens clandestins entre des ‘Jules’, des ‘Pierrot’, des ‘André’, des ‘Albert’ ... Nous étions tous plus ou moins pourvus de fausses cartes d'identité. Dans les fontes des vélos posés contre les murs, il y avait des détonateurs, des postes émetteurs, du plastic, et bien qu'on prît les plus grandes précautions, on ne pouvait éviter le fait que quelques objets dangereux ne séjournent dans la maison. Inutile de dire que nous n'étions pas très tranquilles », écrit Josette Pire, épouse de Pierre van Haute et fille du général Pire, en poursuivant son récit (2).

« Il n’y avait pas d’angoisse persistante », raconte Michel Coenraets, « mais nous faisions tout de même très attention. On savait que les Allemands n’étaient pas des comiques. Quand on portait des messages, on emportait aussi des œufs, des légumes. Ma soeur a été une fois arrêtée, quand elle portait un message, mais les Allemands ont vu ses œufs, et elle est passée comme ça » (3).

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La Renaudière à Rosières

Sous le commandement du général Jules Pire, plus de cinquante mille résistants de l’A.S. entrent en action durant trois mois pour aider les armées alliées à libérer le plus rapidement possible la Belgique (4).

Dans le Brabant wallon, retentissent des explosions de sabotages de voies, de matériel roulant, de dépôts, de lignes téléphoniques.

C’est sur Omaha Beach que la 2nd Armored Division (US) débarque le 9 juin 1944 (5) (6). Elle est rattachée au 5e Corps. Après s’être rassemblée dans le secteur d’Isigny, elle est jetée au combat au matin du 13 juin, en support des parachutistes qui repoussent la contre-attaque de la 17e SS-PzGD sur Carentan. Une fois la sécurisation de la ville menée à bien, la 2nd armored est rappelée à l’arrière, dans les environs de Trévières. Tout au long du mois de juin, elle accompagnera l’infanterie du 5e Corps dans sa lente progression vers le sud, en menant des combats ingrats contre un ennemi aguerri et maître du terrain.

Chez nous, les journaux de la mi-juin 1944 nous apprennent : « Importants passages d'avions et bombardements. Une femme est tuée à Bourgeois par un morceau de shrapnell de la DTCA à 'Leur Abri'. Il s'agit effectivement d'un obus de l'artillerie antiaérienne allemande qui, ayant raté sa cible, retomba dans le parterre situé entre la façade de 'Leur Abri' et la rue du Baillois et qui, par un éclat, tua dans le couloir une jeune fille qui, pour quelques heures à peine, se trouvait dans la maison.

Et la presse de préciser le 14 juin : « ... depuis quelques jours les téléphones sont supprimés » et qu' « il y a beaucoup de réfugiés à Genval », mais n'en donne pas l'origine. Il nous dit par ailleurs, toujours à la même date mais il s'agit d'un événement légèrement antérieur, que « ... le Cardinal a publié une lettre de protestation sur la manière de bombarder des alliés ; cette lettre, destinée aux chefs alliés, a été lue en chaire dans toutes les églises. Elle a produit un effet heureux car, depuis lors, les bombardements ont changé d’aspect (1) »

1726. Serres rue de Tombeek à Rosières © Pascal Van Goethem 3.jpg

Serres, rue de Tombeek 

Josette Pire, épouse de Pierre van Haute et fille du général Pire, poursuit son récit (2) :

« Nous eûmes quelques alertes pour nous rappeler à la prudence élémentaire, lorsque nous étions tentés de l'oublier. Il y eut l'histoire de l'officier allemand qui venait de temps en temps chasser dans la propriété. Nous n'étions prévenus de son arrivée qu'en voyant s'avancer l'auto sur le chemin, et alors il était trop tard pour se sauver. Mon frère un jour pris de panique s'engagea, courbé en deux entre deux serres et au bout du chemin, tomba nez à nez avec l'ordonnance de l'officier qui se demandait à quel exercice il se livrait. Heureusement qu'il n'était pas méfiant et que tout se passa bien ».

L'été 44 des Coenraets de Rosières (L'Armée Secrète et l'or du silance) c Pascal Van Goethem12.jpg

« Un jour arriva un camion avec une trentaine de vélos Bury tout neufs pour distribution à toutes nos ‘têtes de lignes’ : Pierre, Etienne, Jean, Guy …. liaisons zone un, zone deux, trois …. Des vélos neufs avec garde-boue en aluminium tout brillant, c'était vraiment pour se faire remarquer ! Papa me chargea de les vieillir un peu et me voilà avec pinceau, vieille couleur, un peu de sable en plus … Peu à peu, je fus considéré comme le responsable ‘vélos’ : réparer une crevaison, changer une pédale, cacher au mieux des messages dans la pompe ou des cartouches dans le cadre en enlevant la selle ou le guidon … En visite chez nous un jour, le Général Pire me vit passer sur un vélo que j'avais bricolé pour rouler avec une seule pédale. Il dit à Papa : «  Celui-là il sera ingénieur ! ».... C'est sur cette impulsion que j'ai voulu avec opiniâtreté être ingénieur », raconte Michel Coenraets.

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« Chez Coen »

L'heure des repas étaient empreinte de la plus haute fantaisie et les menus étaient comme toute notre aventure ... extraordinaires. Les tomates et les haricots verts des serres y figuraient en première place et nous en avions même au goûter en guise de confiture, et cela nous plaisait énormément. Nous nous passions les assiettes et les couverts, car cette maison de campagne n'avait pas été prévue pour faire de la résistance ! » (2)

1713. Postes de radio L'été '44 des Coenraets © Michel Coenraets.jpg

... « Aussi, je ne fus pas étonné de voir un jour arriver une camionnette chargée de 'boites de biscuits' et ai proposé à mon père de l'aider à cacher tout cela dans le grenier de notre garage. Après le dîner, ma curiosité me poussa à aller voir de plus près ces fameux biscuits dont nous étions privés depuis si longtemps ! Je file au garage et fonce à nouveau dans le petit grenier, ouvre la première boîte et découvre ... un petit ensemble radio émetteur-récepteur avec écouteurs …. et pas un biscuit ! J'ai compris d'un coup que la mission dont s'était chargée mes parents dépassait la simple reconnaissance des chemins et refuges », raconte Michel Coenraets.

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« Parmi nos ‘visiteurs' se trouvait parfois l’une ou l’autre personnalité importante autorisée à aller à l’Etat-Major : Bob Verstreppen, Pierre Stasse, Pierre d'Ieteren (alias Jules Piette) », se souvient Michel Coenraets. « Ce dernier venait en grosse Studebaker équipée d’un gazogène. Comme les grands enfants étaient fort pris par les liaisons et autres courses, Papa me chargea de montrer le chemin de chez Joostens à Jules Piette : du sentier de Lapins traversant la Lasne vers le Chemin creux. Je lui demandai l'heure de son retour pour rallumer son gazogène afin qu'il puisse repartir avec sa Stud sans perte de temps. Dès son retour de l'EM, j'aidai Mr. Piette à cacher ses papiers dans le bac à cendres du gazogène, il descendit un sac à bois de sa galerie de toit pour y cacher un ‘paquet’ et en route pour Bruxelles ! »

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(1) GHYSSENS Roger, 50ème Anniversaire de la Libération, Cercle d’Histoire de Rixensart, 1994
(2) PIRE Josette, Grand Quartier Général de l’Armée Secrète, Été 1944, La famille Coenraets, Bruxelles 1949

(3) Petite main de l’Armée secrète, à 12 ans, durant la guerre 40-45, in La Libre Belgique, 21 avril 2012
(4) LOODT P. Dr, Le général Pire, commandant de l’Armée Secrète, Maison du Souvenir
(5) La 2e Division blindée US "Hell On Wheels" fut créée le 15 juillet 1940 à Fort Benning (Géorgie). Durant les années 1941 et 1942, elle complèta sa formation et son entraînement. Le 10 juillet 1943, le Combat Command A de la 2nd Armored débarqua en Sicile à Licata afin de renforcer la 3th Division d'Infanterie et protéger le flanc gauche de la tête de pont US. Le reste de la 2nd Armored resta en retrait, accompagnée de la 9th DI, de la 82nd Airborne Division et d'un bataillon de Marocains. Après de durs combats initiaux, les Américains pénètrent à l'intérieur des terres en Sicile occidentale, où ils rencontrent une résistance moindre, surtout du fait de troupes italiennes peu motivées. Le Général Patton organisa un groupe de combat comprenant la 2nd Armored, la 3th DI et la 82nd Airborne et en donna le commandement à Geoffrey Keyes. Le but de cette Task force était de capturer Palerme. Cette ville tomba aux mains des Américains après 72 heures de combat féroces mais sporadiques. Le 24 juillet 1943, les Alliées contrôlaient la moitié occidentale de l'île. Le 17 août, ils prirent Messine, suite à quoi les forces de l' Axe abandonnèrent la Sicile. Après la campagne de Sicile, le matériel et le personnel de la 2e DB est envoyé en Angleterre pour un repos bien mérité et quelques remplacements. La 2nd Armored y restera plusieurs mois pour participer aux préparatifs du débarquement de Normandie.

(6) 2nd Armored Division (US) : 14600 hommes, 400 chars, 730 semi-chenillés, 3600 autres véhicules

 

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VI. De l'efficacité de l'Armée Secrète


Après le débarquement sur les plages normandes, la « bataille du bocage » retient longtemps les Alliés dans le Calvados, la Manche et l'Orne, jusqu'au moment où la suprématie alliée fait enfin basculer le sort des armes. L'ensemble des troupes débarquées en Normandie atteint le million d'hommes mais, en face, les troupes allemandes font preuve d'une ténacité et d'un esprit de combativité qui restent impressionnants (13). rosières,armée secrète

juillet 1944 | Conciliabule au sommet à Rosières. De gauche à droite :
Jean del Marmol, général Pire, J van der Bruggen, major De Ridder, Pierre Stasse (1)

L’important service de sabotage de l’Armée Secrète (1) est dirigé par le major du génie De Ridder. Fonctionnaire aux Travaux publics, celui-ci est aux premières loges pour obtenir les renseignements nécessaires à sa mission. L'efficacité des destructions opérées, fera l'admiration du major général Sir Collin Gubbins, chef de SOE (2). Sont détruits : 95 ponts-rails, 12 ponts-routes, 15 écluses, 17 tunnels, 116 déraillements, 285 locomotives, 1.365 wagons, de nombreux câbles aériens et souterrains ainsi que des centraux téléphoniques, destruction d'un train d'essence à Spontin et de dépôts de munitions, mise à sec du canal de Charleroi …

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Malheureusement limité par le manque d'explosifs, en raison des retards dans les parachutages, cette « opération sabotage » est néanmoins un franc succès, comme en témoigne la lettre datée du 12 juillet 1944, que le général Eisenhower fait parvenir au général Pire par émissaire spécial parachuté.

On peut y lire : « … Je suis entièrement satisfait des résultats obtenus par l'Armée Secrète en Belgique durant les premières semaines d'action ; ces résultats ont eu une influence considérable sur les transports ennemis. A vous-même ainsi qu'à vos officiers et à vos hommes, j'adresse mes sincères félicitations ... ».

Caen, monceau de ruines à 15 km des plages, voit les premiers soldats anglais à J + 30 jours. Le 18 juillet, les derniers Allemands évacuent les faubourgs sud de Caen.

Sur le front de l'Est, les Russes ont atteint le Niémen le 15 juillet, la Vistule le 28. Le 23 août, la Roumanie, alliée de l'Axe, capitule devant I'Armée Rouge. Le 25, les Russes occupent la Bessarabie et la Moldavie et, le 30, entrent à Bucarest. Depuis début juin, les forces terrestres allemandes ont perdu, sur le seul front de l'Est, plus de 900.000 tués, blessés, prisonniers. Les ressources humaines du Troisième Reich sont en voie d'épuisement accéléré.

L'opération « COBRA », dirigée par le Général U.S. Bradley, crée la rupture au sud-est de la zone jusqu'alors conquise. Lancée le 25 juillet, elle permettra le 28 la prise de Coutances et le 29 la libération d'Avranches mais au prix de lourdes pertes. Du côté allemand, une fois la percée acquise, la confusion remplace la combativité et la désorganisation des moyens de communication, entretenue par la Résistance française, pèse lourdement dans la balance. Le 25 juillet 1944, le curé d’Ottignies est abattu de deux balles dans la nuque (13).

Jean-Pierre Coenraets qui, en juillet '44 fêta ses 18 ans, témoigne : « Les Allemands avaient décidé que c’étaient les habitants du village qui devaient monter la garde le long de la Nationale 4 … pour éviter que le Résistance ne vienne saboter les lignes téléphoniques. Papa, mon frère Guy et moi avons été réquisitionnés par le bourgmestre de Rosières pour assurer cette garde : de nuit de 20h30 à 6h30. Nous étions une équipe de 4 hommes et avions un kilomètre à surveiller (Km 20 à 21). La nuit était longue, d’autant que nous avions déjà notre ‘boulot’ pour l’Armée Secrète. C’était assez paradoxal, mais je crois que les Allemands cherchaient des otages à prendre en cas de sabotage ».

rosières,1940-1945,résistance,armée secrète,l'été '44 des coenraets

Un péril mortel menace une nouvelle fois le quartier général de l’Armée Secrète (3). L'intense activité et le va-et-vient incessant qu'entraînent les opérations associées au débarquement, révèlent que l’A.S. est très active dans ce coin du Brabant wallon. Les Allemands alertés, organisent une immense rafle.

Le 4 août 1944, à 3 heures du matin, les fantassins déployés en tirailleurs, ratissent toute la région. Le sang-froid des membres de l’état-major, leur couverture parfaite, mais sans doute aussi le zèle émoussé des Allemands, préoccupés par la défaite prochaine, font que miraculeusement personne n'est arrêté.

rosières,armée secrèteLe général Pire, dont le nom de guerre est Pygmalion, échappa de peu à cette rafle.

Dans un récit datant de 1949, Josette Pire (4), la fille du général Pire, raconte :

« Il y eut aussi l'alerte beaucoup plus chaude du 4 août. Ce jour-là, à 6 heures du matin, Madame Coenraets fut réveillée par un bruit de voix dont elle situait difficilement la provenance. Elle conseilla à son mari de tirer un coup de fusil en l'air (La maison étant assez isolée, Monsieur Coenraets avait l'autorisation d'avoir une carabine pour se défendre contre les voleurs). Pourquoi ne le fit-il pas? On ne sait, mais Dieu merci, il fit bien. Le chemin était rempli d'Allemands descendant de camions arrêtés. Nous étions persuadés que s'en était fait de nous, mais il ne s'agissait pas de cela pour l'instant. Ils étaient occupés à encercler la région sur un territoire de 20 km2 (…). S'ils étaient entrés dans une des 4 ou 5 maisons que nous occupions, l'organisation entière aurait été atteinte dans ses forces vives, et pour combien de temps ?

C'est ce jour-là que mon père s'enfuit à 5 heures du matin, en rampant dans les champs, et que, appréhendé, il fut jugé trop vieux pour être encore utile en travaillant en Allemagne. C'est ce jour-là aussi qu'on nous envoya, Annette et moi, nous poster sur deux chemins différents pour essayer d'intercepter 3 garçons (5) qui devaient revenir des Ardennes avec des émetteurs : Beaucoup n'échappèrent que par miracle lors de cette alerte et nous eûmes des inquiétudes sur le sort de plusieurs pendant longtemps. Mais personne ne fut pris.

C'est à la suite de cela que le P.C. déménagea et qu'ainsi nous avons dû abandonner notre si sympathique cabane pour d'autres lieux.

Le quartier général quitta les lieux pour s'installer quelques temps au château de Boneffe, près d'Eghezée, mais revint à Rosières une fois l'alerte passée » (6).

Le 6 août le QG de l’A.S. rassure Londres, en envoyant le message (7) suivant : « Forte opération de police dans région notre P.C. toute la journée du 4. Tout bien ».

rosières,armée secrèteLe 6 août 1944, sont abattus Alphonse Bosch (9), bourgmestre de Wavre, ainsi que trois de ses compagnons … une vengeance de la part des rexistes qui viennent de perdre un des leurs et vont, en représailles, tuer un chef de la résistance. Fils de fermier et instituteur, Alphonse Bosch était un homme d’action et devint bourgmestre le 4 avril 1941. Il était alors déjà dans la résistance, « mais dans la résistance douce », commente Antoon Kegelaers, président de l’association des groupements patriotiques de Wavre. C’est-à-dire qu’il veillait à « aider les gens, à éviter les représailles, les réquisitions et les déportations, à donner des faux papiers ou du travail en noir (…). Il n’a jamais fait de la résistance armée, au contraire il demandait aux résistants de rester calmes. Il gérait très bien sa ville, il était fort aimé par la population (10) ».

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Chez 'Coen'
A gauche sur la photo, Marcel de Nève de Mévergnies (11), à droite l'Imperia de l'A.S. 

 

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(1) VAN HAUTE-PIRE Pierre (Ambassadeur honoraire), Armée Secrète 1940 - 1944 (Le Cheval de Troie),  p. 14, février 2008
(2) Special Operations Executive
(3) VAN HAUTE-PIRE Pierre (Ambassadeur honoraire), Armée Secrète 1940 - 1944 (Le Cheval de Troie), février 2008

(4) PIRE Josette, Grand Quartier Général de l’Armée Secrète, Été 1944, La famille Coenraets, Bruxelles 1949
(5) Il s'agissait de Marc (Marc Dehin) responsable des liaisons radio de l'A.S., et de Pierre de Limal (Pierre van Haute) tête de ligne Zone V. Tous deux étaient partis dans les Ardennes pour en ramener des postes émetteurs. Ils en revinrent bredouilles, car Londres avait en dernière minute reporté l'opération de parachutage. Ce fut leur grande chance, car revenant à Rosières, bien entendu par une troisième chemin, ils furent arrêtés par les Allemands dans le bois de Lauzelle près de Wavre et fouillés de fond en comble. Tout étant en règle, ils furent relâchés (cfr Josette Pire).
(6) Après la guerre, l'examen des archives allemandes révéla qu'une vaste opération d'épuration, couvrant tout le pays était en préparation. Il s'agissait cette fois d'un véritable carnage destiné à définitivement éradiquer toute velléité de résistance en Belgique. (8)
(7) ARMÉE SECRÈTE BELGE COMMANDEMENT, Relevé des messages envoyés ‘Bruxelles-Londres’ et ‘Londres-Bruxelles’ entre mai et septembre 1944, 41 pages dactylographiées.
(8) Archives allemandes microfilmées à Alexandria (Washington). Microfilm T 501 - serial 97 Militärverwaltungschef 8511 FT319 à 519 Aktenmaterial über Massnahmen zür Aufrechterhaltung der öffentlichen Sicherheit einschliesslich Sühnemassnahem.
(9) photo | Ouvrage collectif, Héros et martyrs. 1940 - 45. Les fusillés", Maison d'éditions J. ROZEZ, S.A., Bruxelles, sans date
(10) SAC Marie-Odile, Il y a 70 ans, le bourgmestre de Wavre était assassiné, in RTBF, 6 août 2014
(11) Marcel Nève de Mévergnies, né à Seilles le 27 mai 1923, † La Pasture 31 mai 2013, docteur en sciences physiques, volontaire de guerre, résistant, Capitaine-commandant de réserve (Régiment Para-commando) x Cécile Gendebien
(12) RÉTRO RIXENSART Notice 641 | Résistants rixensartois morts en service commandé)
(13) GHYSSENS Roger, 50ème Anniversaire de la Libération, Cercle d’Histoire de Rixensart, 1994


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VII. La guerre du renseignement militaire bat son plein

1734. L'été '44 des Coenraets c Pascal Van Goethem 39.jpg

Les 'chifferettes', installées à La Renaudière (Rosières) 

Le 7 août 1944, les 2.200 Belges de la 'Brigade Piron', débarqués à Courseulles sur la côte normande, participent à la rupture du front allemand et progressent le long du littoral.

A partir du mois d’août 1944, la guerre du renseignement militaire s’intensifie … comme le prouvent les échanges de messages codés (1) entre Londres et le QG de l’Armée Secrète, installé à Rosières.

Objectif militaire prioritaire des Alliés, le port d’Anvers est une de leurs préoccupations majeures. En effet, le plan de défense mis en place par les Allemands prévoit la destruction totale des installations portuaires à l’aide de milliers de charges explosives, des mines fluviales et des navires bloqueurs. Aussi, Londres envoie-t-elle le 9 août 1944 au QG de l’Armée Secrète les messages suivants (répertoriés en entrée sous les n° 80, 81, 82 et 83) : « Suivant renseignements reçus : les 4 bateaux bloques (2) suivants seraient tenus prêts à Anvers. 1°) Navire 90 m. de long dans bassin de la Hynse (3). 2°) Navire de 6.500 T à l’entrée du Kruisslhans (?) (4). 3°) Pétrolier non achevé de 10.000 T serait aux quais 17. 4°) Navire 6.500 T au quai 24. Pouvez-vous obtenir confirmation. Si possible veuillez donner détails complets et nous informer si ces navires sont déjà chargés d’explosifs. Faites-nous savoir vos plans éventuels pour contrecarrer intentions ennemies. Sommes aussi informés que 4 bateaux pourront être éventuellement employés comme bloquers, ont quitté Anvers pour Bath (?). Egalement que des préparatifs de démolition sont achevés près écluse Royer, bassin Kattendijk et bassin Bonaparte. Pouvez-vous confirmer ? Réponse urgente serait appréciée ».

 

1738. L'été '44 des Coenraets c Pascal Van Goethem 24.jpg
Le 11 août, le QG passe commande (sortie n° 29) : « Commande globale badges 30.000. Prière sur quels terrains seront parachutés ? ». Londres répond le 17 : « Faisons nécessaire pour livraison 13.000 badges commandés dans votre 29. Serez avisés en temps voulu terrain parachutage ».

Le même jour, Londres propose à l’A.S (entrées n° 84 et 85) : « Vu développement rapide des événements croyons devoir vous proposer être moins strictes dans opposition à publications relatives votre action. Cette proposition est fondée sur raisons suivantes : 1°) Présente intérêt évident point de vue prestige national. 2°) Pourra nous aider à obtenir intensifications parachutes armes. Tout sera fait pour éviter : 1°) Compromettre A.S. 2°) Provoquer mesures de représailles. Quant à la radio nous continuerons à veiller strictement qu’il n’y ait aucune indiscrétion ». Dans un message daté du 13 août, le QG de l’Armée Secrète répond à Londres et dénonce (sortie n° 31) : « Comprenons pleinement l’intérêt national publications relatives notre action. Mais insistons sur danger termes inutilement agressifs entraînant représailles qui accablent population et détenus. Sécurité A.S. sera assurée, avant tout par envois armes et explosifs. Nos meilleurs disparaissent en accomplissant les missions données par vous sans moyens suffisants d’exécution ».

Le 15 août, les Alliés débarquent en Provence.

Le 16 (entrée n° 106) : « Sommes avisés par Commandement Interallié que division infanterie allemande n° 48 (5) qui tenait secteur côte belge, quitte par chemin de fer, pour front Normandie. Connaissons votre pénurie matériel mais espérons pourrez contribuer retarder transport, ceci étant objectif première bataille en cours. Avons envoyé ce message à chef Zone 3. Il vous est répété pour cas où Allemands essaieraient passer par votre Zone ».

Le 18 août, Jean Francart, né à Rixensart le 28 décembre 1926, est arrêté. Il décèdera à Blumenthal-Schützenhof (Brême) le 19 février 1945 (12).

Jean-Pierre Coenraets raconte : « Au mois d’août, l’Etat-Major de l’A.S. m’a demandé d’aller chercher un drapeau belge chez les de Blommaert à Bierges … pour en avoir un au moment de la libération. Tout près de chez eux, les Alliés avaient mitraillé la veille les troupes allemandes et de nombreux chevaux morts se trouvaient encore dans les fossés. Quelques habitants, de Bierges sans doute, découpaient des morceaux de ces malheureux chevaux ».

Le 21 août, le QG de l’Armée Secrète transmet les renseignements demandés le 9 concernant le port d’Anvers (sortie n° 51) : « 4 blockships préparés avec explosifs, graviers et mitraille 1°) entrée du Kruiskans; 2°) pétrolier inachevé quai 26; 3°) idem quai 24; 4°) idem quai 17. Si recevons mines magnétiques, explosifs et armes vainement réclamés, mesures prises pour les couler sur place ».

Le 23 août, la Brigade Piron enfonce les défenses allemandes sur la rive droite de l'Orne et fonce vers Cabourg et délivre toutes les petites villes et villages du bord de mer de l’Orne à la Seine. Cet épisode correspond à la période de rupture du front allemand à l'ouest et les troupes alliées ont maintenant comme prochain objectif majeur les frontières du Reich (10).

Le 23 (sortie n° 57) le QG de l’A.S. demande : « Pour opérations massives ou en interlunaires, feu central de l’alignement peut-il être remplacé par phare, les autres restant torches ordinaires ? ». La réponse de Londres parvient le 1er septembre (entrée n° 84) : « En réponse à votre 57 au sujet balisage pour parachutage massif de nuit et inter-lunaire, aviation accepté phare à condition que celui-ci serve sur terrain bien dégagé. Qu'il soit toujours dirigé vers avion dès que celui-ci est entendu ».

Les chars de Leclerc entrent dans les faubourg de Paris; le 25, la capitale française est totalement libérée.

Le 26 août, Londres envoie le message suivant (entrée n° 43) : « Vu le déroulement rapide des opérations militaires, Commandement Interallié garantie priorité absolue pour opérations parachutages en Belgique au cours de cette lunaison. Comptons que tous les Comités seront vigilants et que les balisages seront bien visibles en vue assurer réussite toutes opérations ». Le 29, le message suivant arrive à Rosières : « Shaef (6) désire que vous nous indiquiez régions les plus favorables pour recevoir de 10 à 15 groupes de 10 parachutistes en une fois avec armement et moyens d’action complets. Ils auront comme missions harcèlement général » (entrée n° 52).

Le 29, le QG de l’A.S. renseigne Londres sur les préparatifs de l’armée allemande dans le port d’Anvers : « Un blockship 1°) hangar 24 déplacé vers hangar 24. 2°) hangar 26 déplacés vers cale sèche. 3°) hangar 17 déplacé destination inconnue. Semblait destiné à endommager tunnel. Navire 4.000 tonnes Tamines pourrait servir Blockship. En construction pouvant servir blockship : 2 à Cockerill, 1 à Mercantile Nord, 1 à Mercantile Sud. Quais entre Kattendyk et Tanks pétrole, puits préparés à 6 mètres parement, profondeur 7m25, distance 80 m, semblent devoir contenir 100 kgs explosifs ».

Le 30, le 7e corps d'armée U.S. dépasse Laon, en route vers la frontière belge.

Le nouvel objectif de la Brigade Piron étant le Havre, les Belges passent la Seine en aval de Rouen lorsqu'en dernière minute les ordres sont modifiés. Les troupes alliées bordent maintenant la frontière belge et les Anglais ont le fair-play de laisser à la brigade belge l'honneur d'être parmi les premiers libérateurs de leur pays.

En moins de quatre jours, les Belges parcourent 300 kilomètres, foncent sur Rouen, Amiens, Arras et se joignent aux unités de pointe du 21e groupe d'armée britannique (10).

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Ferme du Pré Maillard (Rosières) 

Le 31 août, Londres ordonne au QG (entrées n° 68, 69, 70 et 71) : « Dispositions suivantes doivent être prises d’urgence en raison approche troupes alliés foncière belge afin leur fournir renseignements. Unic, Tennesse, Fontana et Canada doivent recruter 20 volontaires. Dès que ordre en sera donné : directement pour Canada et Unic ; par votre intermédiaire pour Tennesse et Fontana, ces groupes volontaires, par groupe de deux chaque jour se dirigeront vers les lignes alliées. Dès que seront en contact avec celles-ci, demanderont à être conduits auprès de Brigade Intelligence Office où ils se feront connaître en donnant le pas de passe ‘Téléphone’. Les renseignements les plus importants à fournir sont : 1)° Positions des lignes de défense, fortifications prêtes ou en préparation, occupées ou non. 2°) Concentration troupes avec identification si possible 3°) Objectifs pour aviation de caractère suffisamment permanent 4°) Positions d’artillerie. 5°) Parcs de tanks et matériel motorisé 6°) Positions défensives isolées. 7°) Emplacements mitrailleuses. 8°) Dépôts d’essence. 9°) Dépôts de munitions. 10)° Emplacements quartiers généraux. L’ensemble de cette opération s’appellera « Libération (…) ».

Le même jour, Londres poursuit (entrées n° 72 et 73) : « Heure décisive de votre participation à la bataille arroche avec avance victorieuse des Armées Alliées vos vos frontières. Vous recommandons instamment de ne pas entreprendre nouvelle action sans ordre de Shaef comme prévu de manière que le déclenchement de toute mission de A.S. se fasse avec efficacité maximum et au moment opportun (…). A bientôt, la victoire est en marche ».

Et les messages affluent au QG (entrées n° 76 et 77) : « Devant le développement favorable extrêmement rapide des opérations militaires, Shaef attire attention de tous les membres de l’A.S. sur aide à fournir aux éléments avancées des armées alliées en observant : 1°) directives anti-destruction données par ordre spécial. 2°) mesures de protection contre pillage dont question dans O.S. n° 7. 3°) O.S. n° 12 détaillant contre mesures à prendre en vue contre sabotage installations portuaires, surtout Anvers. 4°) Aide aux troupes alliées définie dans paragraphe 35 du plan général d’action militaire. 5°) déclencher opération libération prévue par nos 68 à 71 (…). En avant et vive les Troupes Secrètes ». 

Fin août 1944, les Allemands évacuent. Les civils, les femmes en uniforme, les services annexes, prennent le chemin de l'Est. Avec eux, les partisans de 'l'ordre nouveau', les bourgmestres fantoches qui décident soudain de partir en vacances, les amies de nos ennemis ... Ils emboîtent ainsi le pas à tous ceux qui, de France déjà, sont passés. Les jours suivants, c'est un charroi abondant et hétéroclite qui traverse nos villages. Camions transportant du matériel, des caisses, des valises, des 'souvenirs' ... Des charriots aussi, des carrioles de toutes natures, le tout couvert de branchages, « parfois même de drapeaux de la Croix-Rouge dont les Allemands semblent user et abuser avec leur sans-gêne habituel » (10).

Le 1er septembre, le QG de l’Armée Secrète envoie le rapport suivant à Londres (sortie n° 78) : « Du 3 au 24 août : ensemble forces belges de résistance ont réalisé sur réseau chemin de fer minimum 415 opérations diverses dont 53 déraillements et collisions. 9 points d’eau et 18 ponts endommagés ou détruits. Réaumur a coulé le 21, 2 vedettes lance-torpilles ».

Du côté allemand, la « Schwere SS-Panzer-Abteilung 102 » (7)(8), reçoit l’ordre de retraite. Commandée par le SS-Sturmbannführer Kurt Hartrampf, la division quitte Roubaix, traverse Ath et Enghien jusque dans les environs de Leeuw-Saint-Pierre. Elle passe les faubourgs de Bruxelles pour se diriger vers Malines et Diest. Elle arrive à Rixensart le 1er septembre (9).

Le 2 septembre, le QG de Rosières reçoit les messages suivants de Londres (répertoriés en entrée sous les n° 89 et 90) : « Shaef désire recevoir de toute urgence renseignements suivants concernant Nord de la Belgique : 1°) Y-a-t-il des signes de fortes défense. 2°) Mouvements et destinations des troupes et de quel genre? 3°) Moyens de transport employé par ennemi pour ses mouvements de retraite? 4°) Nombre de canons, munitions et autres équipements 5°) L’état du moral ennemi. Prière obtenir ces renseignements d’urgence de Tennessee, Manitoba et nous les transmettre par télégramme. Ces renseignements doivent aussi être transmis par opération ‘Libération’. Très important que l’heure et date de tout renseignement soit donné ».

Le même jour, le QG de l’Armée Secrète répond (sortie n° 86 et 87) : « Renseignements du 2 septembre midi 1°) non sauf Anvers; 2°) sens général, troupes fortement mélangées; 3°) majorité sur moyens motorisés de tout genre, camions dominent, surchargés personnel; 4°) canons rares, quelques chars. 5°) de bas à passable certains vendent matériel et équipements; 6°) Major ex-membre E.M. Rommel déclare bataille non envisagée Belgique, désire repli rapide vers Siegfried où espère tenir ».

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(1) ARMÉE SECRÈTE BELGE COMMANDEMENT, Relevé des messages envoyés ‘Bruxelles-Londres’ et ‘Londres-Bruxelles’ entre mai et septembre 1944, 41 pages dactylographiées.
(2) navire-bloqueur (blockship)
(3) lire bassin de la Hanse (Hansadok)

(4) lire Kruisschans
(5) La 48. Infanterie-Division de la Wehrmacht fut formée le 1er février 1944 près d’Ostende. En août 1944, elle fut stationnée à Paris et sécurisa les ponts sur la Seine.
(6) Le Supreme Headquarters Allied Expeditionary Force (SHAEF) est le quartier général des forces alliées en Europe nord-occidentale, de fin 1943 à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le SHAEF est installé à Camp Griffiss (Bushy Park) à Londres. Dwight David Eisenhower en est le général en chef (Wikipedia)
(7) Schwere SS-Panzer-Abteilung 102 (Wikipedia)
(8) U
nité d’élite faisant partie de la Kampfgruppe Chill (9)

(9) DIDDEN Jack, Fighting Spirit. Kampfgruppe Chill and the German recovery in the West between 4 September and 9 November 1944, a case study, Radboud Universiteit Nijmegen, p. 44 et passim, 2012 ). Kampfgruppe Chill : remaining units back around Abbeville. Order to set up Kampfgruppe together with remnants of 84. and 89. Infanterie-Division. Withdrawal continues. However, the seed would not germinate yet, for a number of reasons. First of all the division had no troops fit for combat, it could not reach the designated area before 1 September, the connection with the 89. I.D. had been lost since 18 August and the 84. I.D. consisted only of a regimental staff. The order was moot anyway since, as we have seen, the Allied pursuit caught up with the retreating Germans before they could form a solid line behind the Somme. The division was therefore allowed to pull back to Brussels to be reorganized there. It arrived in Rixensart, southeast of the Belgian capital on 1 September. The following day it was ordered to reform in the Reich. 
(10) GHYSSENS Roger, 50ème Anniversaire de la Libération, Cercle d’Histoire de Rixensart, 1994

 

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VIII. Les Belges recouvrent leur liberté

 

l'été '44 des coenraets 

2 septembre 1944 à 8h du matin | Les Américains franchissent la frontière belge
à hauteur du village La Glanerie

Les unités de la 2ème Division blindée (US) (2nd Armored Division ‘Hell on Wheels’) sont les premières à traverser la frontière belge. Le 113th Cavalry Group (US) les précède jouant le rôle d’éclaireur et permettant de localiser les poches de résistance allemandes.

En passant la frontière, les troupes américaines sont saisies par l’accueil chaleureux de la population. Cependant, après avoir avancé en direction de Tournai, les hommes de la 2ème Division blindée sont contraints de stopper leur progression par manque de carburant. En effet le front est alors fortement éloigné des ports de Normandie et les lignes de ravitaillement s’en trouvent fortement étirées. C’est l’occasion pour les hommes de se reposer et de réaliser la maintenance des véhicules qui en ont bien besoin.

l'été '44 des coenraets

Dès leur entrée sur notre territoire, les troupes alliées progressent au son des carillons sur les axes « Courtrai-Bruxelles-Anvers » et « Mons-Namur ».

La 2nd Armored Division (US) est commandée depuis le 18 mars 1944 par le général-major Edward H. Brooks. Il établit son poste de commandement à Rumes dans le Hainaut.

L'occupant bat en retraite. Le 3 septembre 1944, une importante colonne blindée allemande arrive par la route d’Ohain et descend la rue de la Bruyère. 

A la sortie de la messe (à Ste Croix), les paroissiens assistent à la débandade de l'armée allemande. A pied, à vélo, avec de petites charrettes et quelques camions, c'est le 'Nach Deutschland'. La discipline et l'ordre ont disparu. La magnifique Wehrmacht est en déroute et ramène en Allemagne de petits riens grappillés çà et là : les représentants du grand Reich ont la tête basse, les bottes usées et fuient la victoire des Alliés (1).

A Genval, le même jour, des camions allemands stationnent avenue Gevaert, un charroi plus léger dans la cour des écoles. Au début de la soirée on entend des détonations, des crépitements, des roulements et des explosions dans la direction de La Hulpe ; on crie que les Alliés y sont arrivés, mais c'était une colonne allemande avec tanks qui retraitait.

Un témoin raconte : « A la nuit tombée, couchés dans les prés qui ont fait place depuis à la rue des Volontaires, on voyait des balles traçantes, venant de la rue de la Bruyère, passer au-dessus de nos têtes » (1).

Le 3 septembre, Londres demande au QG de l’Armée Secrète (entrée n° 91) : « Dès que ennemi abandonne une agglomération où la Gestapo ou services similaires étaient installés, des mesures doivent être prises pour mettre immeubles sous scellés et les faire garder. Il ne faudra toucher à aucun document avant arrivée des Autorités Militaires Alliées à qui l’immeuble sera remis » (2).

110 Hotel Beau-Site, puis Hôtel Belvédère à Genval3.jpg

Mais l'ennemi prend ses dispositions ... avenue Normande, l'hôtel Belvédère (3) est la proie des flammes. Depuis 1940, l’immeuble est le siège de la Kommandatur régionale (4). Il brûle … avec les documents qu’il contient, le soir du 3 septembre 1944.

Jean-Pierre Coenraets se souvient : « Dans la soirée du 3 septembre, nous avons eu la nouvelle de la libération de Bruxelles. Je me souviens avoir entendu à la radio ‘Bruxelles est libre !’, suivi de la Brabançonne. Ce fut un grand moment d’émotion ». « Pendant ce temps les troupes allemandes en retraite défilaient pendant de longues heures sur notre petite route de Rosières à Tombeek. La plupart de ces soldats marchaient à côté de charriots tirés par des chevaux. Mais la guerre n’est pas finie, et si Bruxelles était libérée par les Anglais, nous ne vîmes arriver les Américains qu’à la fin de la semaine, cette fois-ci avec des chars ».

La libération de Bruxelles sera suivie par celle du Brabant wallon.

rosières,1940-1945,résistance,armée secrète,l'été '44 des coenraets 

Le 4 septembre 1944, Jean-Pierre et Guy Coenraets se laissent photographier devant le garage rue de Tombeeek à Rosières. Traversant la Fôret de Soignes, les deux frères se rendent à Bruxelles. Rue de Loi, leur moto tombe en panne. Ils rejoignent Rosières 24 heures plus tard.

Toutefois, les résistants ne sont pas épargnés :

- Albert Mayné, né à Rixensart le 2 avril 1921, est fusillé le 3 septembre 1944 (5). 
- André Collart, résistant, est tué à Bierges lors du bombardement par l’aviation anglo-américaine d’une colonne en retraite. Il espionnait cette dernière, espérant non seulement recueillir quelques fusils mais aussi des renseignements sur sa destination. Il naquit à Rixensart le 21 novembre 1924; ajusteur tourneur, domicilié à Rixensart pendant l’occupation, il entra dans la Résistance en août 1942, il fut membre des M.P. section de Rixensart et des P.A. Sur la carte de deuil, son père écrivit : « Mon petit André. Tu fus le Premier prisonnier de Rixensart en mai 1940. Tu es le Premier mort pour la délivrance. Si jeune tu avais droit à la Vie, mais tu as accompli ton devoir jusqu'au bout. Ta dernière pensée fut pour nous. Toutes les nôtres sont pour toi » (6). 
- Le genvalois Robert Bonaventure, résistant, est tué au combat à Belgrade - Namur. Il fait partie du groupe Enghels chargé d'empêcher la destruction des bâtiments militaires sur la plaine de Belgrade et, surtout, des stocks que contiennent plusieurs hangars. Il tombe vers 15 heures, une heure avant l'arrivée des troupes anglaises sur le site (1).

Les Britanniques foncent, par Hal, sur Bruxelles qu’ils atteignent dans la journée. Entre les deux corps d'armée, Anglais au Nord, Américains au Sud, des unités blindées de reconnaissance assurent la jonction (7) mais créent moins de pression sur les troupes allemandes en retraite. Cette disposition aura évidemment une nette incidence sur la libération de notre région qui doit prendre son mal en patience.

Au sud de notre région, les troupes allemandes se sont repliées sur la rive droite de la Meuse, entre Namur et Dinant.

« On apprend que Bruxelles a été libérée hier. Journée d'allégresse : tout le monde est dehors et on met des drapeaux partout ( ... ) la garde belge entre en activité; elle va arrêter les traîtres restés au village; sur la place, un appelé L... refuse de se rendre, blesse des gardes et est abattu. L’après-midi, une foule enthousiaste réinstalle à la Maison communale (de Rixensart) le Bourgmestre Soumillon, les Echevins et Conseillers, le Secrétaire; discours de Mr Soumillon au balcon. Brusquement on annonce qu'il faut enlever les drapeaux parce que des troupes allemandes venant d'Ohain vont passer ... » (1).

Ce phénomène se répète dans plusieurs de nos villages. Outre le fait de se trouver sur la ligne de séparation des deux corps d'armées déjà évoqués, quelques difficultés rencontrées par les Américains non loin de Mons provoquent un léger retard. De ce fait, la majorité des Allemands encore présents début septembre, entre Tubize et Jodoigne, ont le temps de fuir vers l'Est sous la protection de quelques unités blindées d'arrière-garde nettement plus combatives que la cohue démoralisée qui la précède.

Si les contacts furent rares entre les Allemands et les troupes américaines, il ne faut pas s'imaginer cependant que ces journées de début septembre se passèrent sans affrontements, d'autant plus que les Allemands harassés, hargneux, sur le qui-vive car voyant des « terroristes » partout, avaient la gâchette facile.

Des tanks allemands, restés en arrière-garde, font de sérieux dégats à Braine-le-Château, à Braine-l'Alleud, ainsi qu'à Waterloo à la tombée de la nuit. C'est peut-être à la même colonne que se heurtent à 1 heure, le mardi 5, au lieu-dit « les Marnières » à Bas-Ransbeck, des résistants bruxellois qu'un camion reconduit vers la capitale. Faits prisonniers, ils sont massacrés et leurs compagnons retrouvent à 5 h les dix corps empilés les uns sur les autres (1).

Les 5 septembre, à 9h30, les chars allemands se mettent en route (8). En cours de route, les Allemands prennent un nouvel otage, Victor Cordier (…) qui se rendait à vélo d’Ohain à Waterloo. Arrivés au carrefour du Messager, les chars s’arrêtent un moment, près de l’actuel marchand de grains Stoquart. Sur la route d’Hannonsart, il y avait une seule maison, celle de madame Mathy, et par malchance, celle-ci veut ouvrir sa fenêtre. Les Allemands, croyant peut-être, de loin, avoir affaire à un tireur, ont fait feu sur la maison et ont tué la femme. Ils ont ensuite continué par la route de Genval, ayant au préalable pris un nouvel otage qui se trouvait au carrefour du Messsager. Celui-ci a aussi, heureusement, pu s’enfuir près de Wavre, après avoir fait tout le trajet sur un des chars ». Avec son grand-père, R. Cordier part par la route de Renipont et emprunte la ruelle Crollé. Là, quelqu’un leur indique que les chars sont arrêtés contre Stoquart. Dans la rue du Try-Bara, ils rencontrent cinq Résistants venus de Lasne : le chef, plus âgé, et 4 jeunes. Les deux Cordier leur signalent que des chars sont arrêtés un peu plus loin. Impétueux, ils veulent y aller, et les attaquer. « N’y allez pas », ajoute le grand-père Cordier, « on va tous se faire tuer! ». « Vous n’irez pas ! », rajoute-t-il sur un ton très ferme et autoritaire, voyant les Résistants prêts à partir. Heureusement, l’affaire en est restée là : ils auraient en effet pu tous se retrouver au milieu d’un nouveau massacre, déclanché par l’inconscience de quelques personnes trop audacieuses ! » (8).

Hulet Georges Genval (otage) 4 septembre 1944.jpgDes éléments de la « Schwere SS-Panzer Abteilung 102 » traversent Genval et Bourgeois au matin. Daniël Alost (9), alors enfant résidant 13 avenue des Combattants, en est le témoin. « Un char Tiger s’arrêta à hauteur de la Place communale de Genval et prit mon cousin Georges Hulet (22 ans) en otage. Les Allemands voulurent vraisemblablement traverser la Vallée de la Lasne, - de la Manteline au Carpu, sans essuyer des tirs de la Résistance. Arrivés par la rue du Moulin à la hauteur de l’église Saint-François-Xavier, ils libérèrent le Genvalois ».

« Les chars allemands poursuivent leur route vers Rixensart, où ils arrivèrent vers 10h45. A ce moment, tout Rixensart est dans la rue et la Place communale grouille d'une foule en liesse qui se disperse et disparaît à l'annonce de l'arrivée des blindés. Un résistant, cependant, met en batterie, sur le trottoir de l'avenue de Merode, une sorte de fusil mitrailleur, astucieusement (?) camouflé par quelques branchages ! Fort heureusement, quelqu'un a dû lui taper sur l'épaule en lui recommandant d'aller jouer les héros ailleurs ».

Deux chars, peut-être trois, tombent en panne d’essence (10) à la sortie de la commune. Des informations arrivent chez A. Bouffioux où les M.P. de la localité sont rassemblées depuis le 3 septembre. Il semble que plusieurs soldats manifestent le désir de se rendre à une troupe régulière. G. Colle et G. Sterpin (11) revêtent leur tenue militaire. Accompagnés de Briot, le régisseur du Prince de Merode, et de Mademoiselle Mesritz comme interprète, ils entrent en contact avec le détachement dans le bois à la sortie de Rixensart sur la route de Wavre. L’officier commandant est parti en reconnaissance avec deux blindés en direction de cette dernière ville. Les résistants s’efforcent d’obtenir la reddition des militaires restants. Mais leur chef ne veut rien entendre.

Un char Tiger de la « Schwere SS-Panzer-Abteilung 102 » (12) tombe en panne de carburant. Il est abandonné par son équipage, qui prend soin de détruire le canon au moyen d’une charge explosive.

1944 1 septembre Char allemand Tigre en panne à Genval (Schwere SS-Panzer-Abteilung 102) c Stefan De Meyer.jpg
septembre 1944
Char allemand Tigre en panne à Genval (Schwere SS-Panzer-Abteilung 102) 
collection Stefan De Meyer

A Wavre, vers midi, une douzaine de blindés allemands occupent la ville.

Dans l’après-midi, des Milices Patriotiques de Genval et Rixensart entrent en contact à Wavre avec la 2ème Compagnie de l’A.S. - qui vient d’occuper les locaux du Secours d’Hiver en vue de les préserver d’un pillage éventuel - pour coordonner une action commune. Mais devant la carence en matériel, J. Delfosse refuse et leur enjoint de quitter les lieux. Au moment de leur départ, ils mitraillent une petite voiture ennemie qui s’enfuit. Les militaires d’outre-Rhin son excédés. Revenant du château 'd’Aoust' où ils se sont retirés, ils nettoient les rues avec une auto-mitrailleuse. De plus, entre 19 et 20 heures, ils entament un bombardement au moyen de l’artillerie lourde de Flak de Beauvechain. Pendant 20 bonnes minutes, près de 300 obus de 88 millimètres tombent sur la ville causant d’énormes dégâts mais heureusement aucune victime (10).

L'après-midi du mardi 5 septembre, des blindés américains - enfin - patrouillent dans nos environs.

Dans l’après-midi, Daniël Alost (9) est aux premières loges pour l’arrivée de l’avant-garde de la 2nd Armored Division US. A partir du Try du Chesnoy(s), talus situé à l’angle de la rue des Déportés et de l’avenue Gevaert, il assiste à leur arrivée. « Le premier véhicule que j’ai vu fut un char Sherman. Il roula prudemment et guetta le moindre mouvement ennemi. Au total une dizaine de véhicules militaires, dont des chars, jeeps et halftracks, passèrent à cet endroit en quelques minutes. Ils ont pris la direction de la Manteline, empruntant le même itinéraire que les Allemands le matin ».

Le 113th Cavalry Group (US) arrive à Wavre vers 19h00. La ville vient d’être libérée par les soldats anglais des Welsh Guards, à la demande expresse de la Résistance belge … Durant cette avancée, plus de 100 soldats allemands avec 132 chevaux sont capturés à Court-Saint-Etienne. L'ouest et le centre du Brabant wallon sont libérés et les Américains occupent une ligne qui va de la forêt de Soignes à Gembloux, via Wavre.

Plus au sud, le 7ème corps (US) libère Namur.

Le 5 septembre, Londres envoi au QG de l’Armée Secrète un message de victoire (entrée n° 96) : « Vive la libération, vive la victoire. Shaef a ordre de la cessation de toutes opérations parachutage sur le territoire de la Belgique. Avec émotion et gratitude vous envoyons une dernière fois toutes nos félicitations pour la magnifique action des troupes secrètes qui a aidé à ouvrir portes de la Belgique aux armées libératrices. N’attendons plus de vous que des messages de renseignements. Merci et à bientôt, on les a ! » (2).

Le 6 septembre, le 113th Cavalry Group se trouve entre Louvain et Eghezée et, à la tombée de la nuit, Jodoigne est atteinte par les unités de reconnaissance. La 2nd Armored Division (US) établit son poste de commandement à Archennes (jusqu’au 8 septembre, puis le déplaça à Louvain).

Quant au 7ème corps (US), il continue sa progression en longeant la vallée de la Meuse vers Liège.

Les choses ne reprennent que très lentement un cours relativement normal et nos habitants vivent à un rythme sans comparaison avec celui des 4 années passées sous la chape de plomb de l'occupation.


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(1) GHYSSENS Roger, 50ème Anniversaire de la Libération, Cercle d’Histoire de Rixensart, 1994
(2) ARMÉE SECRÈTE BELGE COMMANDEMENT, Relevé des messages envoyés ‘Bruxelles-Londres’ et ‘Londres-Bruxelles’ entre mai et septembre 1944, p. 35 sur 41 pages dactylographiées.
(3) Située avenue Normande à Genval, l’Hôtel du Belvédère (anciennement dénommé ‘Villa Beau Site’ et ‘Royal Palace’) devint, avec deux voisines, un bâtiment cubique de quatre niveaux, dont un partiellement sous combles à la Mansard (1)
(4) Une enfant juive fut cachée par une dame anglaise, dont la résidence se trouva en face de la Kommandatur.  Voici son témoignage : "En enige tijd later zijn mijn ouders mij komen ophalen om mee te gaan naar het platteland. Dat was in de beurt van Rixensart. Dat was bij mensen die hen verstopten. Ze hadden daar een kleine kamer. En daarna zijn we naar Genval gegaan. Daar zaten ze recht tegenover de Kommandantur. Dat was een Engelse dame die hen verstopte. En die deed echt alles voor mijn ouders. Als er gevaar dreigde, dan werden ze gewaarschuwd en dan konden ze zich in de bossen versteken. Toen was ik nog even bij mijn ouders, maar ze hadden een manier gevonden om me in een klooster te versteken. In Genval, bij de zusters van de ‘Notre Dame des Anges’. Dat waren Franciscanessen. Daar kreeg ik een valse naam: Fanny Martin. Ze gaven me een kleine medaille met daarop de Heilige Thérèse Martin. En ze zeiden dat ze me zou beschermen en dat ik daarom Martin moest heten" (cfr DE CLERCQ Nele, Verborgen kinderen. Een explorerende analyse van veertig getuigeniseen van ondergedoken joodse kinderen, Universiteit Gent, pp. 139 et 140, 2005-2006)
(5) RÉTRO RIXENSART, Résistants rixensartois morts en service commandé, notice 641
(6) RÉTRO RIXENSART, André Collart, 1924-1944, notice 1063
(7) Le Brabant wallon, situé à la soudure des Armées britanniques et américaines avait vécu sa libération avec 24 à 48 heures de retard par rapport aux contrées situées dans l'axe des progressions principales
(8) BETZ Raymond, La guerre 1940-45 à Lasne, Cercle d’Histoire de Lasne, p. 131 et 132, 1994 
(9) membre du Cercle d’Histoire de Rixensart
(10) JACQUET Pierre, Brabant wallon 1940-1944. Occupation et résistance, p. 261, Editions Duculot, 1989

 

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IX. Genval libérée !

 

1491 Genval libérée © Fonds Lannoye.jpg

7 septembre 1944 |  Genval libérée !, Rétro Rixensart (1)

Ce jeudi 7 septembre 1944, c'est une colonne blindée américaine qui traverse Genval de 9h30 à près de 13h. Le gros de la 2nd Armored Division US (2), également dénommée « Hell on Wheels », arrive par l’actuelle rue des Déportés, et descend l’avenue Gevaert vers la gare de Genval.

On fait à nos libérateurs un accueil enthousiaste, on leur jette des fleurs, des fruits, des friandises, des douceurs, quand il y en un qui stationne quelques moments on lui offre tout ce qu'on peut, on leur serre la main, les jeunes filles, les enfants les embrassent, on ne se lasse pas de cette joie débordante (3).

« C’était un spectacle encore jamais vu, un décor inoubliable, des trottoirs regorgent de monde, hommes, femmes et enfants. Des véhicules alliés en tous genres descendaient à la queue leu leu l’avenue Gevaert pour prendre la rue de la Station et ensuite la rue de Rosières. Il y avait là des chars, des camions bourrés de soldats, des jeeps, des bulldozers, etc. etc. C’était un convoi continu et sans fin. La population applaudissait à tout rompre, à chaque arrêt des femmes et des jeunes filles grimpaient sur les chars et les jeeps pour embrasser les soldats », témoigne J. Mayné (4).

L’arrivée des troupes américaines de la 2nd Armored Division est fixée sur pellicule à hauteur de l’avenue Gevaert, où une foule en liesse les accueille. Les GI's sont encore photographiés rue de la Station, rue de Rosières, sur le pont au-dessus du chemin de fer. Ensuite, les colonnes militaires poursuivent leur progression vers le lac de Genval et la rue de La Hulpe. 

... Le reportage complet (22 photos provenant du Fonds Lannoye) est a découvrir en cliquant ci-après sur Genval libérée ! (1)

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Le 8 septembre 1944, une autre colonne blindée américaine, accompagnée d'artillerie, traverse Genval, descend la Manteline pour rejoindre Bourgeois. Le même jour encore des files interminables de fantassins défilent dans nos communes sous les vivats des habitants. Durant plusieurs jours, des camions porte-chars stationnent rue du Vallon.

A Maransart, le 8 est jour de deuil. On y enterre les 7 fusillés, victimes des Allemands en retraite (3).

genval,1940-1945,route d'ohain

septembre 1944 | Camp d'une ambulance américaine à la limite de Genval (5)
Coll. Christian Lannoye

Après le passage de la 2de Division blindée US (1), un hôpital de campagne provisoire fut installé par l’Armée américaine à la limite de Genval, dans les prés qui bordent la route d’Ohain. Missions : la prise en charge des blessés, le tri, les opérations au bloc, et les soins.

En limitant la distance des transports par rapport aux zones de combat, ces structures de soins provisoires permirent de soigner plus rapidement les soldats blessés durant les affrontements. Ils furent toujours situés à proximité des routes facilement accessibles aux ambulances.

genval,1940-1945,route d'ohain

 

Les G.l.’s de la 30e lnfantry Division, freinés par des problèmes d'approvisionnement en carburant, s'établissent dans Jodoigne tandis que des arrière-gardes allemandes résistent encore à l'est de de la ville.

Sur le flanc gauche, le 113th Cavalry Group (US) progresse et atteint le canal Albert à l'est d’Hasselt. Le 8 septembre ses unités de pointe atteignent la frontière néerlandaise au sud de Maastricht et poussent des reconnaissances vers Visé et Eben-Emael. Il s'agit essentiellement d'unités d’avant-garde car les problèmes d'approvisionnement ne sont guère résolus et le gros des troupes patiente sur ses positions à hauteur d'Hasselt et de St-Trond.

Le 9 septembre 1944, le Brabant wallon tout entier a retrouvé la liberté. Plus au sud, la progression des troupes libératrices, un instant stoppées sur la Meuse, reprend grâce à l'action des unités du 5e U.S. Corps qui a franchi la Meuse à Monthermé. Prenant de flanc les troupes allemandes, elles obligent le Gén. Brandenberger à ordonner leur repli sur l'Ourthe malgré une résistance acharnée à St-Hubert, Jemelle, Marche .... Dans la région à l'est de Liège, des ponts intacts tombent aux mains des alliés sur l'Ourthe et sur la Vesdre et les troupes allemandes qui occupent la rive droite de la Meuse et les abords de la ville se trouvent prises à revers. Le même jour, le Gouvernement belge de Londres rentre dans l'indifférence générale.

Barchon est libérée le 10, Eupen le 11.

Le 12 septembre 1944, la frontière allemande est franchie par des unités blindées qui butent sur la ligne Siegfried.

La vie reprend son cours. En parcourant des carnets personnels, on apprend que « les classes reprennent dans les écoles communales (de Genval), Emile Berger fait l'intérim pour Monsieur Moreau retenu en Ardenne. On emmène les 18 prisonniers civils détenus à l'école des garçons …». Les trains recommencent à circuler - 4 par jour, dans chaque sens - mais il y aura encore de nombreuses interruptions. Quant aux autobus, ils reprennent la route le 16, mais ils sont rares et bondés. 

Et le ravitaillement ? Avec les troupes alliées et la liberté, l'abondance n'est pas revenue pour autant. Un journal personnel des années de guerre nous précise ... « On s'étonne beaucoup que depuis la libération, le ravitaillement ne se soit pas amélioré, au contraire ; le rationnement n'a pas augmenté et le reste est maintenant introuvable, plus un oeuf, plus de beurre à trouver ... » (3).

Le 20 septembre 1944, Genval fait des funérailles grandioses à Robert Bonaventure, tué au combat à Belgrade - Namur le 4 septembre (voir notice du 4 septembre).

Alors que nos communes vivent dans la liberté retrouvée, d'âpres combats se poursuivent au nord d'Anvers ainsi que dans l'estuaire de l'Escaut. C'est seulement le 23 que les Allemands quittent la région au sud du canal Anvers-Turnhout (3).

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(1) de SÉJOURNET Eric, Genval libérée !, in Rétro Rixensart, septembre 2016
(2) Présentation du 2nd AD, YouTube
(3) GHYSSENS Roger, 50ème Anniversaire de la Libération, Cercle d’Histoire de Rixensart, 1994

(4) MAYNÉ J., 1944-1994 50ème anniversaire. Souvenirs de 1939-1944, Rixensart, 1994
(5) Cette remarquable diapositive a été prise depuis le toit des remises du Boutny, - propriété de Jean Lannoye, administrateur-délégué des Papeteries de Genval. A l'avant-plan et de gauche à droite Imelda, Luc et Jean-Marie (John) Lannoye. En soutane, Jacques Martin, frère de Louise Martin, seconde épouse de Jean Lannoye. Au centre de la photo, le château d’eau de Genval (RÉTRO RIXENSART, Hôpital de campagne américain, édition Eric de Séjournet, 2010-2017)

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X. L'après Libération

On commence à parler des bombes volantes dans nos contrées qu'elles ne se contentent plus de survoler. Anvers, à elle seule, subit la chute de près de 1200 engins dans un rayon de 13 km. Notre commune fut aussi atteinte (1), de même que bien d'autres localités.

Le Gouvernement demande par un « avis à la population » de garder le silence en ce qui concerne les impacts de V1. « L'ennemi doit connaître les points de chute de ces engins pour pouvoir diriger les suivants vers les points qu'il désire atteindre. En colportant des renseignements sur ces points de chute, vous facilitez la tâche de ceux qui travaillent pour l'ennemi ... ».

Les Anglais ont remplacé les Américains dans nos communes. Ils ont installé leurs bureaux et États-majors dans nombre de grosses bâtisses telles que « Leur Abri », « Les Charmettes », différents hôtels au lac ... et bien d'autres que les Allemands avaient réquisitionnées avant eux et quittées en grande hâte (2).

Des soldats logent chez l'habitant, y font entretenir leur linge, et de nombreuses amitiés survivront aux années de guerre.

Les soldats belges aussi sont repartis au combat et non seulement au sein de la brigade Piron. Le Commandement suprême des Forces Alliées avait demandé à la Belgique de mettre sur pied de nouvelles unités et, dès octobre 1944, est entamée la création des 6 premiers bataillons de fusiliers, sur un programme de 67 unités qui ne sera d'ailleurs pas terminé le jour de la victoire.

Notre commune est plus particulièrement liée à deux de ces bataillons, le 12e Fus (3) et le 15e Fus (4)(5). 

La libération n'a pas le même sens pour tous. La libération de nos contrées, la progression des troupes alliées, la destruction du 3e Reich par les bombardements, ne sont pas vécues de la même manière par nos compatriotes prisonniers de l'occupant. Au sein de leurs familles aussi, la coupure des faibles liens, l'incertitude s'ajoutant à l'angoisse, seront durement ressenties.

Ils sont des milliers de l'autre côté du front. Les militaires seuls sont plus de 67.000 prisonniers encore, s'y ajoutent les déportés politiques, les déportés du travail, les victimes de la chasse aux Juifs, tous ceux que l'occupant a internés dans ses sinistres camps de concentration. Nombre d'entre eux ne verront pas la paix, victimes des maladies, de trop de souffrances, de leurs geôliers, de leurs libérateurs parfois ... Ils sont coupés de tout. Le courrier ne passe plus, les rares colis non plus, les nouvelles sont fragmentaires et chaque jour peut être le dernier (2).

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(1) Le 23 janvier 1945 à 3 1/2 h. du matin, l'Imprimerie Delbrassine, sise avenue Gevaert à Genval, fut touchée par un V1 (RÉTRO RIXENSART, V1, édition Eric de Séjournet © 2010-2017)
(2) GHYSSENS Roger, 50ème Anniversaire de la Libération, Cercle d’Histoire de Rixensart, 1994
(3) Le 12e Bataillon de Fusiliers fut créé à Charleroi, début décembre 44, et était constitué en parties pratiquement égales d'Ardennais et de Namurois dont la plupart étaient issus, soit de la Résistance, soit des trois Régiments de Chasseurs Ardennais.
(4) Le 15e Bataillon était en majorité constitué de volontaires de guerre issus de la Résistance et originaires de régions hennuyères. Il participa à la progression vers Wesel et à l'encerclement de la Rhur, poche à l'intérieur de laquelle étaient enfermées 20 divisions ennemies appartenant au Groupe d'Armée B, du Maréchal Model. Ces unités nous concernent quelque peu dans la mesure où nous les retrouverons cantonnées chez nous après leur regroupement au sein de la 28e Brigade d'infanterie sous le commandement du Lt-Col. Vidick. 
(5) En août 1945, l'État-major de la Brigade s'installe à Genval, le 12e Bon. Fus. y prend ses quartiers, ainsi qu'à Overijse, tandis que le 15e cantonne à Genval, Rixensart et La Hulpe. Le 12 septembre 1981 la commune érigera une stèle commémorative en l'honneur de ces deux bataillons au square de la Résistance. Il fut la première unité belge à franchir le Rhin, le 10 mars 1945, dans la tête de pont de Remagen.

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XII. La reconnaissance de l'Armée Secrète

1727. L'été 44 des Coenraets de Rosières (L'Armée Secrète et l'or du silence) c Pascal Van Goethem23 (1).jpg

Le Général Pire à la Ferme du Pré Maillard à Rosières

Le 16 décembre 1944, le lieutenant-général Pire, Commandant de l’Armée Secrète, adresse la lettre suivante à Paul Coenraets et son épouse :

Le rôle de l’Armée secrète est terminé mais je tiens essentiellement à ce que son esprit subsiste. Les liens qu’a créé le danger vécu en commun doivent être entretenus.

Je conserve de toutes les heures que j’ai vécues avec vous le meilleur souvenir.

Votre famille, si unie, doit être citée en exemple. C’est grâce à vous, à vos enfants - petits et grands - que, pendant les trois derniers mois de l’occupation, l’Etat Major de l’A.S. a pu être, avec le maximum de sécurité, en liaison tout à la fois avec Londres et avec les différentes régions de la Belgique.

Jamais je n’oublierai le dévouement et le courage souriant de vos enfants qui se disputèrent le transport de ces petits papiers chiffrés qui, s’ils avaient été saisis par l’ennemi, les eurent exposés à la torture et à la mort.

Votre maison servit à tous dépôts : vélos, moto, matériel radio, armes … Vous avez assuré à nos agents de liaison l’hospitalité la plus large et le réconfort si précieux de votre vie familiale.

Votre rôle fut grand, j’en conserve précieusement le souvenir et vous prie de croire, Chère Madame et cher Monsieur, à l’expression de mes sentiments les meilleurs.

L'été 1944 de la famille Coenraets Rosières © Michel Coenraets 1.jpeg

A la fin de l'été '44, la fratrie Coenraets pose fièrement (de gauche à droite et dans l'ordre d’âge) : Jacqueline, Guy, Jean-Pierre, Anne-Marie, dite Annette, Liliane, Michel et Monique. 

Une page de l’histoire se tourne. Les protagonistes du QG de l’Armée Secrète se prêtent au jeu de la signature du livre d’or de la famille Coenraets. 

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Relevé des signatures sur la première page,
de gauche à droite et du haut vers le bas
(pour autant que lisible) 

Lieutenant-général Pire, dit Pygmalion
... Haseleer (Joselyne)
Ph. van Caubergh, dit Philippe-Edouard, dit Paul Cambier, dit Petit Lou
Pierre van Haute
Jean del Marmol, l'Ami Jean
Riquet-Henrion Thierry
Jean Dumont
A. Cooman de Brachène
Sépulchre III
C. Jansens
André-Albert
Betty-Jacqueline De ...
Baudouin de Grunne
P. Pire
Pierre Stasse, alias Paul Stas, alias Paul Servais
J. Leclercq
May Thery-le Clercq
M. Le Clercq
Victor Thery
Locket
Handbag


 

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Relevé des signatures sur la deuxième page,
de gauche à droite et du haut vers le bas
(pour autant que lisible)  

G. van den Branden de Reeth (Ghislaine)
Francine Weil, dite Claire
Gladys Stasse
Johnny J.P.C.
Michel dit l'ingénieur [Michel Coenraets]
Hart dit Henri
Biltereyst dit Phill
Jacques van der Bruggen
(Borin - Boulanger)
Joostens
Annette Coenraets
Lily Coenraets
Jacqueline Coenraets
Paul et Marthe Coenraets, "Les Coen"

 

Citation à l'ordre du jour - Gratitude envers la famille Coenraets 1 janvier 1945 c Michel Coenraets.jpeg

Le 1 janvier 1945, la famille Coenraets est citée à l'ordre du jour pour son aide précieuse fournie à l'Armée Secrète. 

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