1720 à 1724 | L'été '44 des Coenraets de Rosières (VI)

VI. Quand sonne l'heure de la délivrance

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« Chez nous, les visiteurs se faisaient de plus en plus nombreux, échangeaient avec Papa qui ensuite traversait la vallée de la Lasne pour y déposer message ou autre colis précieux. Le trafic s'accéléra et mes grands frères et soeurs vinrent en appui puis prirent le relais ».

Aussi, Michel Coenraets raconte-t-il l’histoire du champêtre Deskeuvre :

« Durant la guerre, les gardes-champêtres étaient comme tous policiers, soumis aux instructions de l’autorité occupante. A la base, ils n’aimaient pas les ennuis, donc pas trop les résistants non plus ».

« A Rosières, le garde-champêtre venait souvent chez nous contrôler les surfaces de culture (2 ares d’orge pour le café (1), 10 m2 de tabac, …), voir si ‘la’ truie avait mis bas … pour, comme requis, en tenir compte dans la distribution de timbres de ravitaillement.

Mais début juin 1944, Deskeuvre se posait des questions sur le nombre de personnes, de véhicules allemands et autres, venant ‘Chez Coen’. Pour calmer son inquiétude et éviter qu’il ne parle ‘ailleurs’ Paul Coenraets, mon père, l’a informé que nous faisions de la ‘Résistance’ et que nous serions bientôt libérés des Allemands.

Il restait perplexe … Pour le convaincre mon père lui dit : « Ecoutez la Radio de Londres, dans les 3 au 4 jours, le soir, vous entendrez un message spécial pour vous » (2).

Deskeuvre ne pouvait pas le croire, mais il écouta chaque soir. Et le jeudi soir, il n’en crût pas ses oreilles : Ici Londres, voici quelques messages personnels ‘Le garde-champêtre est courageux’, nous répétons ‘Le garde-champêtre est courageux’. Papa avait trouvé un appui de plus dans la région ».

C'est, en règle générale, par la BBC que nos concitoyens apprennent le débarquement du 6 juin 1944 : « Les sanglots longs des violons blessent mon coeur d’une langueur monotone ». L'annonce du débarquement provoque en Belgique une joie unanime - à quelques exceptions près bien sûr - et tous nos compatriotes sont tendus vers les nouvelles venant de Normandie (1).

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Chez les Coenraets, route de Tombeek, « une voiture arrive … bourrée de salopettes en toile de lin, toutes destinées aux Résistants. La voiture est aussi vite vidée et disparaît avant que n'apparaisse celle du Feldgendarme-Chasseur », raconte Michel Coenraets. « Nous terminons le dîner à 15 ou 18 à table. La radio annonce les 'Messages personnels' et puis un, deux, ...

« Le Roi Salomon a chaussé ses gros sabots ». Voilà qu'éclate autour de notre table un grand « Bravo, ils arrivent... ils vont débarquer ! ».

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Photo | US NAVY, To the beaches of Normandy, June 1944

Dès l'annonce du débarquement, chez les Coenraets, la journée du 6 juin fut des plus rudes. À ce sujet, Michel Coenraets relate les activités que lui-même et ses frères et sœurs ont vécues en ce 6 juin 1944 :

« Il faisait un temps à ne pas mettre un chat dehors. Bien entendu, les messages furent nombreux ce jour et mes frères et sœurs ont dû à plusieurs reprises sortir (remplir une mission). Cette journée fut d'ailleurs le point de départ d'une intense activité du QG de l'Armée Secrète. La mobilisation avait été ordonnée quelques jours auparavant. Le général Pire avait à préparer la libération de la Belgique. »

C'était aussi le stress de tous les jours, hurlements des sirènes, bombardements qui n'épargnent pas les civils proches des cibles, Allemands vindicatifs sentant venir la défaite et multipliant les rafles, les exécutions, les emprisonnements arbitraires, les déportations, l'envoi de jeunes gens en Allemagne. Les greniers sont pleins de ces jeunes réfractaires qui s'y cachent, faute d'avoir pu rejoindre les maquis (4).

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La Maquis House

Michel Coenraets poursuit :

« Nos agents de liaison arrivaient à tout heure, maman mettait une place en plus à table, parfois deux puis trois ... et le soir, attention le couvre-feu, plus question de circuler, on leur offrait à loger dans notre petite maison dans le haut de la propriété (la Maquis House) où, par sécurité, logeaient déjà mes grands frère et soeur. Après quelques semaines, la fille du général Pire arriva chez nous à la recherche de son père. La charmante Josette fut bientôt rejointe par son frère Jean, tous accueillis chaleureusement et mis à loger dans notre ‘petite’ maison ».

Josette Pire, épouse de Pierre van Haute et fille du général Pire, fait le récit (5) :

« Au moment du débarquement allié en Normandie. J'étais alors seule chez une tante. Mon Père commandait l'Armée Secrète Belge et avait pris le maquis. Comment je parvins à retrouver ses traces serait bien trop long à dire ici, mais je me rappellerai toujours qu'un matin, je pris mon vélo et décidai d'aller le retrouver; je connaissais le nom du patelin qui l'hébergeait, mais il était évident que la moindre question aurait suscité la curiosité intempestive du village et aurait été de plus très dangereuse. Tout ce qu'on m'avait dit était ceci : « Vous trouverez bien ... une famille de sept enfants dans une propriété avec des serres à raisins, elle vous renseignera.... ». Je dois vous avouer que c'était un peu vague, mais pendant la guerre on ne regardait pas de si près et le fait est que je trouvai assez facilement. Le bruit et les cris qui sortaient de la maison m'y aidèrent quelque-peu.

Je fus accueillie comme une sœur aînée et adoptée d'emblée. Je retrouvai là mon jeune frère qui avait également pris le maquis.

La maison des Coenraets n'était pas trop vaste, et ce fut pour moi un problème constant de savoir comment toute la famille y trouvait place la nuit. Et il y avait quatre filles et trois garçons de 6 à 21 ans. Le jour nous étions tous dehors. Je dis tous, car à ces enfants venaient s'ajouter une foule de convives impromptus et plutôt compromettants. Ces invités, dont j'étais, ainsi que mon frère, avaient élu domicile dans une minuscule cabane au fond du parc. Il n'y avait qu'une pièce pavée au rez-de-chaussée, une petite échelle et un grenier avec quelques paillasses.

En ma qualité de fille, j'avais reçu en partage la pièce du rez-de-chaussée qu'on avait munie d'un lit pour la circonstance ! Ce lit de fer, dont les ressorts entreprenaient le soir une danse syncopée! Au premier logeaient les garçons. Ils m'envoyaient toutes leurs poussières par les fentes du plancher. Il y avait quelquefois 6, 7 garçons qui arrivaient tard le soir et repartaient tôt le matin. Des travaux et des missions dont ils étaient responsables, on en parlait dans les coins, car cette maison servait de couverture à une activité qui se poursuivait jour et nuit ».

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Quatre des sept enfants de Paul et Marthe Coenraets posent avec les chèvres devant la maison familiale,
‘Chez Coen’ rue de Tombeek à Rosières. Au centre, Michel en culotte courte.

Josette Pire (5) : « Pour ceux qui n'ont pas connu les restrictions alimentaires, il est malaisé de se figurer les problèmes que posait à cette époque le ravitaillement d'un nombre toujours croissant de convives jeunes et affamés. Peu d'entre nous oublieront les séances de traite de la chèvre récalcitrante et comment Jean-Pierre s'y prenait pour remplir à demi son pot à lait. Comment, un à un les moutons furent abattus, le dernier en date nous avait été offert par un voisin complaisant. Il fallait le ramener sur un parcours de 15 kilomètres. Ce fut Jacqueline qui se chargea de la besogne, et je la vois encore soufflant et tempêtant contre l'animal qui ne voulait pas avancer. Annette elle, avait une main de fée pour tout ce qui concernait la couture. Liliane, une âme d'artiste. Monique, la plus jeune, était curieuse en diable. Il y eut des leçons de flamand et de maths qu'un aîné donnait à Michel, et les longues discussions durant lesquels Guy prenait la parole et ne la lâchait plus.

L'après-midi seulement nous apportait un peu de répit, et nous allions prendre un bain dans la piscine privée d'une villa voisine. Le temps à cette époque était radieux et nous suivions un petit chemin dans les bois, tous à la queue leu leu, aussi inoffensifs en apparence qu'un pensionnat en promenade. Dieu sait pourtant de quels secrets nous étions tous dépositaires! Ce sont ces soucis qui empêchaient souvent les parents de dormir, mais jamais ils ne se plaignirent que c'était trop, que nous les compromettions, qu'il valait mieux aller ailleurs.

Le soir, bien tard, la vaisselle rangée, quand nous n'attendions plus personne, nous chantions sur le seuil de la porte, tous, petits et grands, avant de nous séparer pour la nuit ».

 

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(1) tisane d’orge grillée, à base de grains d’orge pillés et torréfiés. Héritage des deux guerres mondiales, cette boisson ne contient aucune caféine, ni théine et se rapproche du goût du véritable café.
(2) En effet, entre le 1er et le 5 juin 1944, le QG de l’Armée Secrète installé à Rosières envoie à Londres le message portant le n° 78 (3) : « Prière de faire passer BBC les 10 et 11 juin : ‘Le garde champêtre est courageux’ ».
(3) ARMÉE SECRÈTE BELGE COMMANDEMENT, Relevé des messages envoyés ‘Bruxelles-Londres’ et ‘Londres-Bruxelles’ entre mai et septembre 1944, p 2 sur 41 pages dactylographiées.
(4) VANDER CRUYCEN Yves, in Vers l’Avenir, 6 juin 1994
(5) PIRE Josette, Grand Quartier Général de l’Armée Secrète, Été 1944, La famille Coenraets, Bruxelles 1949

Collection | COENRAETS Michel, VAN GOETHEM Pascal Édition | Eric de Séjournet © 2010-2017

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